Avec les bouleversements liés à la pandémie de COVID-19, l’élection présidentielle pourra-t-elle avoir lieu aux États-Unis l’automne prochain ?

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« Jusqu’ici, j’ai tendance à être optimiste », dit Edward B. Foley, directeur du programme de lois électorales à l’École de droit de l’Université de l’Ohio.

Comme plusieurs experts consultés par La Presse, M. Foley croit que l’élection aura lieu le mardi 3 novembre prochain, soit dans un peu plus de six mois. Mais elle sera sans doute très différente des élections passées.

La vie courante est rendue plus difficile à cause du virus, et l’acte de voter n’y échappera pas.

Si les politiciens ne pensent qu’à leur propre intérêt plutôt qu’à l’intérêt collectif, on pourrait vivre des problèmes importants le jour du vote.

Edward B. Foley, directeur du programme de lois électorales à l’École de droit de l’Université de l’Ohio

Pour Richard L. Hasen, professeur à l’Université de la Californie à Irvine et expert des lois électorales, on ne peut exclure, par exemple, que Donald Trump annonce que certaines grandes villes n’ont pas les conditions sanitaires nécessaires pour la tenue d’un scrutin normal.

« Le président n’aurait pas l’autorité pour faire fermer des bureaux de scrutin, mais différents élus au niveau des États pourraient veiller à ce que le nombre de bureaux de vote soit fortement réduit en raison de la pandémie, et on sait que les électeurs des grandes villes sont majoritairement démocrates », note M. Hasen.

Lors des récentes primaires au Wisconsin, le 7 avril, le nombre de bureaux de scrutin est passé de 180 à 5 à Milwaukee, la plus grande ville de l’État. Cela a eu pour effet de produire des queues interminables d’électeurs exaspérés munis de masques, bravant les risques de contagion pour aller voter.

Quelques jours après le vote, le département de santé de l’État a annoncé qu’au moins sept personnes avaient été infectées à la COVID-19 en allant voter. Le gouverneur démocrate du Wisconsin avait cherché à reporter les élections, notamment en prolongeant la période où les électeurs pourraient envoyer leur bulletin par la poste. Mais la législature, contrôlée par les républicains, est allée devant la Cour suprême de l’État pour demander que le scrutin ait lieu malgré la pandémie.

Vote par la poste

Monika L. McDermott, professeure au département de science politique et spécialiste des élections à l’Université Fordham, à New York, a publié mercredi un sondage qui montre que les Américains sont prêts à changer le format de l’élection en raison du nouveau coronavirus.

Une majorité (53 %) des répondants ont dit être d’accord avec la tenue d’un vote exclusivement par la poste si la pandémie était toujours une menace en novembre, tandis que 25 % préféreraient ne rien changer et que 18 % voudraient remettre l’élection à plus tard.

Comme avec bien des questions, on remarque un fossé entre les partis : 69 % des démocrates préféreraient que l’élection se déroule entièrement par la poste, alors que seulement 31 % des républicains sont du même avis.

Monika L. McDermott, professeure à l’Université Fordham, à New York

Pour Richard L. Hasen, l’expansion du vote par la poste est inévitable.

« Dans les deux tiers des États, quiconque veut voter par la poste peut le faire, sans avoir de raison à fournir. Dans le tiers restant, il faut une raison pour le faire, et il y a des projets de loi, notamment au Texas, pour essayer de voir si la peur de la pandémie est une raison valable. »

En fait, le vote par la poste pourrait être si populaire cette année que les officiels pourraient avoir du mal à compter les bulletins de vote, créant un autre problème pour la bonne tenue des élections. « Ça va être difficile pour le système d’absorber tous ces votes, il faudra beaucoup plus de ressources que d’habitude pour pouvoir le faire. »

Remettre l’élection à plus tard semble improbable : il faudrait que la majorité des deux chambres du Congrès, soit la Chambre des représentants, menée par les démocrates, et le Sénat, mené par les républicains, y consentent.

Grands électeurs

Il y existe aussi un scénario plus pessimiste pour novembre. En cas de force majeure, différents États pourraient empêcher la tenue d’un scrutin, et décider eux-mêmes du gagnant.

C’est que le système du collège électoral attribue à chaque État un certain nombre de votes (aussi appelés « grands électeurs ») sur un total de 538. Le candidat qui remporte la majorité des voix dans un État remporte du même coup la totalité des votes au collège électoral de cet État.

Or, c’est la législature des États qui a le pouvoir d’allouer les grands électeurs. La législature choisit de tenir des élections, mais la décision Bush c. Gore, rendue en l’an 2000 par la Cour suprême, montre que la législature pourrait se réapproprier ce droit en cas de force majeure.

On peut imaginer un scénario où Trump demanderait à la législature du Wisconsin ou de la Pennsylvanie d’allouer les grands électeurs en disant que c’est trop dangereux de tenir un vote équitable.

Richard L. Hasen, professeur à l’Université de la Californie à Irvine

Il ajoute du même souffle que les conséquences sociales seraient catastrophiques pour le pays.

« Je crois que ça provoquerait des émeutes. Je crois que la probabilité que ça arrive est extrêmement faible. Mais c’est dans le domaine du possible, alors ça veut la peine d’aborder la question. »