(Washington) Donald Trump, qui accuse la Chine d’avoir caché la gravité du coronavirus, lui a concédé une victoire symbolique en s’en prenant à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en pleine pandémie. Mais le président des États-Unis espère en tirer des bénéfices de politique intérieure.

Francesco FONTEMAGGI
Agence France-Presse

Les réactions à la suspension de la contribution américaine à l’agence de l’ONU n’ont pas tardé : le milliardaire républicain s’est mis la communauté internationale à dos, de Paris à Berlin en passant par Moscou et, bien entendu, Pékin.

« C’est ce qu’on appelle se tirer une balle dans le pied », estime Derek Chollet, du cercle de réflexion German Marshall Fund of the United States.

« Cette décision est universellement condamnée par tous nos partenaires-clés à travers le monde et les principaux experts mondiaux de la santé », dit à l’AFP cet ancien de l’administration démocrate de Barack Obama, jugeant que les États-Unis n’apparaissent pas « comme un allié fiable ».

Pourtant, à Washington, les critiques à l’égard de la « dissimulation » chinoise, mais aussi de la gestion du début de la crise sanitaire par l’OMS, ne sont pas cantonnées au camp trumpiste.

« Livrer l’OMS à la Chine »

« Je suis d’accord avec l’administration Trump pour dire que la direction de l’Organisation mondiale de la santé a été beaucoup trop tendre avec l’opération de dissimulation de la COVID-19 par la Chine », a réagi sur Twitter l’élu démocrate Tom Malinowski, ex-secrétaire d’État adjoint, signalant un rare consensus politique sur cette question.

Un consensus qui s’arrête toutefois là. Les dirigeants démocrates, mais aussi de nombreux observateurs, n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la décision de Donald Trump de couper les vivres à l’OMS alors que le coronavirus continue de tuer des milliers de personnes, y compris aux États-Unis.

En cause, un geste qui risque de s’avérer contre-productif.

« Nous devrions être en train de rassembler nos alliés pour contrer l’influence chinoise dans des organisations comme l’OMS, et nous battre pour gagner plutôt que de battre en retraite », déplore Tom Malinowski. « Au lieu de cela, l’administration est de facto en train de livrer l’OMS à la Chine ».

Même chez les partisans du gouvernement républicain, le moment choisi en laisse sceptique plus d’un.

Pour Brett Schaefer, du think tank conservateur Heritage Foundation, peu suspect d’inimitié à l’égard de Donald Trump, le tollé mondial « nuit au message américain » au moment où, pourtant, de plus en plus de pays commençaient à s’agacer ouvertement de l’attitude de Pékin.

Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo estimait lui-même mardi que les critiques des États-Unis contre la Chine commençaient à gagner du terrain – pour preuve, la France a convoqué l’ambassadeur chinois pour lui reprocher certaines prises de position.

Or, explique Brett Schaefer à l’AFP, l’annonce tonitruante de Donald Trump « détourne l’attention de ces sujets et place le projecteur sur la question du financement américain », avec un effet de loupe d’autant plus déformant que Washington a en fait déjà versé l’essentiel de sa contribution annuelle à l’OMS et que l’impact effectif sera donc « peu significatif ».

Bouc émissaire

Selon lui, le président aurait plutôt dû réclamer une « enquête indépendante » sur la gestion de l’organisation, et prendre sa décision financière plus tard, la crise passée et sur la base du résultat de l’audit.

L’ex-homme d’affaires new-yorkais, en campagne pour un second mandat à la présidentielle de novembre, a sûrement mis sa menace à exécution en pesant son effet électoral.

« Cela reflète une très forte tendance parmi les conservateurs nationalistes, qui constituent une part importante de la base politique du président, à faire porter le chapeau aux organisations internationales quand quelque chose va mal dans le monde », affirme à l’AFP Stewart Patrick, du Council on Foreign Relations, un autre cercle de réflexion américain.

Le locataire de la Maison-Blanche parle donc à la frange souverainiste des républicains, dans la droite ligne de son slogan « America First », ou « l’Amérique d’abord », et du retrait américain de nombreuses organisations ou accords multilatéraux depuis son élection.

« C’est une autre attaque contre le multilatéralisme », souligne cet expert, qui y voit aussi une manière de « blâmer une autre entité que les États-Unis tout en évitant une confrontation directe avec la Chine », alors que Donald Trump a conclu une trêve tacite avec son homologue chinois Xi Jinping.

Pour ses détracteurs et nombre d’observateurs, Donald Trump cherche surtout un bouc émissaire pour faire oublier ses propres tergiversations initiales, lorsqu’il minimisait l’étendue de l’épidémie et saluait la réaction de… la Chine. Et donc d’embellir son propre bilan à sept mois d’un scrutin qui se jouera en grande partie sur sa gestion de la crise.