(Burlington) À 78 ans, le candidat à la présidentielle américaine Bernie Sanders n’hésite pas à donner de la voix sur la scène de ses réunions.  Mais en novembre 1987, lorsqu’il s’est mis devant un micro dans un studio de son petit État du Vermont, c’était pour chanter.

Maggy Donaldson avec Diane DESOBEAU à Burlington
Agence France-Presse

Alors maire de la petite ville de Burlington, il avait accepté de contribuer à un album folk désormais connu comme le « Bernie Project », avec 30 musiciens locaux.  

Avec ses lunettes cerclées de noir et ses sweat-shirts à capuche, le maire de la gauche radicale, 46 ans à l’époque, allait chanter cinq chansons dédiées à la justice sociale.

Todd Lockwood – le propriétaire du studio local White Crow Audio, qui a vu défiler de nombreux groupes, dont Phish, durant ses 15 ans d’existence – avait demandé au maire militant s’il pouvait contribuer au projet.

« Il était très aimé et en fait plutôt efficace comme maire », a indiqué à l’AFP Todd Lockwood, 68 ans. « Il était vif, avec des opinions très marquées, mais c’était un battant ».

« Mais c’est seulement quand on a commencé à discuter que je me suis rendu compte qu’il ne voyait pas les choses comme moi » concernant l’album. « Il le voyait comme l’occasion de faire une déclaration plus importante sur la vie » en général.

« Pas un chanteur »

Si la vision de Bernie Sanders était claire, sa voix l’était moins.  

« Ce n’est pas un chanteur », dit M. Lockwood, « il n’a pas du tout l’oreille musicale ». M. Sanders lui-même qualifiait alors ses répétitions devant un magnétophone d’« un peu effrayantes ».

« Ce n’est pas une belle voix que nous vendons ici », reconnaissait M. Lockwood devant des journalistes en 1987. « Nous vendons quelqu’un qui a des convictions. »

La solution ? Demander au maire de faire du « blues parlé », « une espèce de version reggae » des chansons folk et spirituals telles « This Land is Your Land » et « We Shall Overcome ».

« On peut voir ça comme une espèce de folk rap », dit M. Lockwood.

Comme d’autres vedettes à la voix très particulière – songez, à un autre niveau, à Bob Dylan ou Lou Reed – « Bernie » donna à ces classiques un tour unique.  

« L’album fait alternativement rire et pleurer », selon M. Lockwood. « Les gens réagissent avec émotion… surtout les gens qui ont vécu la bataille pour les droits civiques », dans les années 60.

« Mais en même temps, on entend son accent de Brooklyn et ça fait rire », a indiqué le producteur, aujourd’hui portraitiste. « Tout un étrange cocktail d’émotions quand vous écoutez ça ».

Art pour tous

Dans sa difficile bataille pour la Maison-Blanche, Bernie Sanders a obtenu les soutiens d’artistes très divers, allant de rappeurs comme Cardi B, Chuck D ou Lil Yachty, des stars de la pop comme Ariana Grande, Miley Cyrus et Jason Mraz, ou des légendes du rock comme Neil Young et David Crosby, et d’autres plus alternatifs comme Bon Iver, Vampire Weekend, The Strokes et Jack White.

Bernie Sanders est connu pour avoir encouragé les artistes pendant ses huit ans aux commandes de Burlington, supprimant notamment des ordonnances municipales qui limitaient la musique dans les espaces publics.

« C’est une des premières choses qui ont changé quand Bernie est devenu maire », se souvient M. Lockwood. « Du jour au lendemain, on a eu de la musique dans les parcs ».

La ville de 42 000 habitants compte désormais un festival de jazz respecté et son conseil municipal pour les arts, impulsés par Bernie Sanders.

L’ancien maire « voulait que les arts soient accessibles à tous les niveaux de la société », dit M. Lockwood, « il ne voulait pas que ce soit juste pour les gens qui peuvent se payer de coûteux billets d’entrée ».

Seules quelque 1000 cassettes audio de l’album folk de Bernie Sanders furent distribuées à la fin des années 80 et le projet tomba dans l’oubli. Jusqu’à ce qu’il annonce sa candidature à la présidentielle de 2016.

M. Lockwood fit remastériser l’enregistrement, le publia en ligne et sous forme de CD… Et le sénateur, très populaire chez les jeunes, se retrouva même au classement des « Nouveaux artistes » du magazine Billboard.

« Nous n’avions jamais imaginé ça », dit Todd Lockwood. Mais ce n’était pas immérité, selon lui : « il a montré beaucoup de culot en studio ».

« À aucun moment il ne s’est inquiété en disant, “Est-ce que je vais avoir l’air idiot ? ” Il a eu la confiance de montrer ça au public. »

« Nous commençons petit », disait Bernie Sanders de l’album en 1987. « Aujourd’hui, le Vermont, demain le monde entier ».