La Caroline du Sud sera-t-elle pour Joe Biden ce qu’elle a été pour plusieurs aspirants à la Maison-Blanche, dont George W. Bush, Barack Obama et Hillary Clinton ?

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Cet État du sud a le don de relancer les campagnes présidentielles de candidats qui avaient subi des défaites inattendues ou humiliantes quelques semaines plus tôt au New Hampshire.

L’ancien vice-président espère évidemment bénéficier de cet effet à son tour. Sa victoire de samedi en Caroline du Sud était certes attendue. Mais la marge de cette victoire ne l’était pas. Joe Biden a remporté 48,8 % des suffrages contre 19,9 % pour le meneur de la course à l’investiture démocrate, Bernie Sanders.

Et il a reçu 60 % du vote noir dans le premier État où l’électorat afro-américain, crucial dans la sélection du candidat démocrate à la présidence, avait un poids prépondérant.

« Il y a quelques jours, les médias et les commentateurs ont dit que cette campagne était morte. Grâce à vous tous – le cœur du Parti démocrate –, nous avons remporté une grande victoire et nous sommes toujours vivants », a dit Joe Biden, en célébrant son tout premier succès dans une primaire ou un caucus en trois campagnes présidentielles.

La scène était marquante à plus d’un égard. Elle a mis l’ancien bras droit de Barack Obama en présence d’une foule dont l’enthousiasme était palpable, du jamais-vu depuis le début de sa campagne. Elle lui a permis de livrer son meilleur discours de 2020. Et elle a ravivé la possibilité d’une course à deux entre Bernie Sanders et lui, scénario anticipé avant qu’il ne s’affaisse en Iowa et au New Hampshire.

Retrait de Buttigieg

Possibilité renforcée dimanche soir par l’annonce du retrait de Pete Buttigieg de la course à l’investiture démocrate. La décision de l’ancien maire de South Bend, en Indiana, vainqueur étonnant des caucus d’Iowa, est intervenue au lendemain d’une décevante quatrième place en Caroline du Sud, un État où il avait consacré beaucoup de temps et d’argent.

Quasiment inconnu au début de la course, le candidat de 38 ans aura été incapable d’élargir ses appuis au-delà de l’électorat blanc qui lui avait permis de connaître le succès non seulement en Iowa, mais également au New Hampshire, où il avait fini bon deuxième.

PHOTO SANTIAGO FLORES, SOUTH BEND TRIBUNE VIA ASSOCIATED PRESS

Pete Buttigieg a annoncé dimanche qu’il abandonnait les primaires démocrates pour « aider à rassembler » le parti démocrate.

« À ce point-ci de la course, la meilleure façon de rester fidèle à mes objectifs et à mes idéaux est de me retirer et de contribuer à unir notre parti et notre pays », a déclaré le politicien ouvertement gai en s’adressant à des partisans réunis à South Bend.

Il n’a pas offert son appui à un des candidats encore en lice. Mais son retrait est susceptible d’aider Joe Biden à atteindre le seuil crucial des 15 % d’appuis dans les 14 États qui tiendront des primaires demain à l’occasion du « super mardi ». L’ancien vice-président fera cependant face à un nouveau rival à l’occasion de se rendez-vous électoral très attendu, Michael Bloomberg.

Verdict de la Californie

Et c’est en Californie que le retrait de Pete Buttigieg pourrait être le plus utile à Joe Biden. L’État américain le plus populeux mettra en jeu 415 des 1357 délégués qui seront distribués ce jour-là.

Or, si l’on se fie aux plus récents sondages locaux, Joe Biden n’atteint pas le minimum de 15 % des voix requis pour obtenir une part des délégués. Elizabeth Warren est la seule à pouvoir empêcher le sénateur du Vermont de tout rafler, selon ces baromètres. Le retrait de Pete Buttigieg pourrait changer la donne.

Il en est de même pour la victoire convaincante de Joe Biden en Caroline du Sud, et ce, même si bon nombre d’électeurs de Californie avaient déjà envoyé leur bulletin de vote par la poste avant le triomphe de l’ancien vice-président.

Au Texas, en Caroline du Nord et en Virginie, les trois autres États clés du « super mardi », Joe Biden est en meilleure position, de même que dans les autres États du sud qui tiennent des scrutins ce jour-là, le Tennessee, l’Alabama et l’Arkansas.

Mais il risque tout de même de se réveiller mercredi avec un retard insurmontable sur Bernie Sanders dans la course aux délégués, en raison de sa performance en Californie. Car le retrait de Pete Buttigieg pourrait ne pas suffire à lui permettre d’atteindre le seuil des 15 % de suffrages.

Cela ne veut pas dire qu’il devrait abandonner la course. Il faut 1991 délégués pour revendiquer l’investiture démocrate, un total que Bernie Sanders pourrait ne pas être en mesure d’atteindre à la fin des primaires et des caucus.

Une convention contestée pourrait alors permettre à Joe Biden de le battre avec l’aide des super-délégués – les officiels, élus et autres figures importantes du parti – et des délégués accumulés par d’autres candidats.

Michael Bloomberg et Elizabeth Warren aimeraient également s’offrir comme autre option à Bernie Sanders à l’occasion d’une convention contestée. Leurs résultats à l’occasion du « super mardi » permettront de vérifier si un tel scénario est sérieusement envisageable. Quant à Amy Klobuchar, elle pourrait suivre l’exemple tracé dimanche par Pete Buttigieg et tirer sa révérence à son tour après ce rendez-vous électoral.

Forces et vulnérabilités de Sanders

Malgré sa défaite en Caroline du Sud, Bernie Sanders conserve son statut de favori. Il revendique le plus grand nombre de délégués (58 contre 50 pour Joe Biden), mène dans les sondages nationaux et dispose d’une organisation bien huilée et financée.

En février, celle-ci a récolté 46,5 millions de dollars, selon des données rendues publiques dimanche. À l’opposé, Joe Biden était à bout de ressources financières avant de remporter une victoire qui devrait lui permettre d’attirer des dons et de renflouer sa caisse.

PHOTO ERIN SCHAFF, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Bernie Sanders

Mais le sénateur du Vermont a également montré samedi en Caroline du Sud certaines vulnérabilités. Après sa victoire aux caucus du Nevada une semaine plus tôt, il s’était félicité d’avoir assemblé « une coalition multiraciale et multigénérationnelle, qui va non seulement triompher au Nevada, mais également balayer le pays ».

La Caroline du Sud l’a fait mentir. S’il a obtenu à peu près le même pourcentage du vote noir que Joe Biden chez les 45 ans et moins, Bernie Sanders a été sévèrement battu par ce dernier chez les 46 ans et plus, qui sont plus nombreux à se rendre aux urnes. Le « super mardi » permettra de voir si la Caroline du Sud est un cas isolé ou emblématique.

Sans attendre le verdict de cette journée cruciale, certains médias, dont le site Politico, ont évoqué la « résurrection » de Joe Biden. C’est à la fois vrai et prématuré. Mais si l’ancien vice-président connaît le succès d’ici la fin de la course à l’investiture démocrate, il pourra remercier la Caroline du Sud, comme l’ont fait avant lui les Bush, Obama et Clinton, entre autres.