Incontestablement caricatural, le président Donald Trump est une source intarissable de blagues pour les humoristes américains, y compris lors des traditionnelles émissions humoristiques de fin de soirée. Mais la course à la blague trumpiste nourrit aussi le cynisme, la division. Lasse, l’humoriste Blayr Austin, membre de la troupe d’improvisation réputée The Second City, a signé une lettre ouverte en novembre dans le New York Times pour réclamer une simple chose : le droit de ne plus faire de blagues sur Trump. Nous l’avons jointe à Chicago pour en discuter.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR BLAYR AUSTIN

L’humoriste Blayr Austin, membre de la troupe d’improvisation réputée The Second City

Q. Votre lettre s’intitule « Please, No More Trump Jokes » (S’il vous plaît, fini les blagues sur Trump). Vous y expliquez que vous allez voir moins de spectacles d’humour parce que vous cherchez à vous changer les idées, à ne pas souffrir d’un « burn-out politique ». Est-ce que vous trouvez que la blague a assez duré ?

R. Je pense qu’avec le titre de mon texte, les gens ont pensé que je réclamais qu’on ne fasse plus du tout de blagues sur Trump – ce n’est pas mon intention. J’applaudis les bonnes blagues politiques. Mais je voulais explorer cette lassitude [chez les humoristes] et dire qu’il était correct d’être apolitique. […] Les humoristes jouent un rôle important en disséquant la politique et en informant les gens sur ce qui se passe vraiment, par exemple, sur le contrôle des armes, l’avortement, l’immigration. Beaucoup d’humoristes font un boulot formidable, mais je n’aime pas que des gens se balancent des insultes gratuites sous le couvert de la blague, particulièrement sur Twitter, où c’est épouvantable. De bonnes blagues devraient être construites avec précaution pour s’assurer que la cible est la personne qui détient du pouvoir, comme un politicien, plutôt que d’attaquer les minorités.

> Lisez le texte publié par Blayr Austin (en anglais)

Q. Vous dites apprécier l’humour politique d’animateurs d’émissions de fin de soirée comme Stephen Colbert (sur CBS), Samantha Bee (sur TBS) et Trevor Noah (sur Comedy Central). Mais vous estimez que « bon nombre des blagues » qui sont faites tant par les partisans que par les opposants de Trump sont « cruelles et manquent de punch » et ne font qu’accentuer les divisions existantes. Les scripteurs et humoristes se mettent-ils beaucoup de pression pour écrire des blagues sur Trump ?

R. La pression est généralement assez forte parce que la majorité des titres de nouvelles parlent de Trump, et plusieurs humoristes écrivent leurs blagues en fonction de l’actualité. Les choses vont vite, et les humoristes sont en compétition pour trouver la meilleure blague qui deviendra virale. Les émissions de télé de fin de soirée [late night] ne font pas exception. Les cotes d’écoute de Jimmy Fallon [animateur du Tonight Show sur NBC] ont diminué parce qu’il ne faisait pas autant d’humour sur Trump que les autres animateurs. Dans mon texte, je parle d’autres humoristes, comme David Spade [animateur de Lights Out with David Spade, sur Comedy Central], qui refusent de parler de Trump pour essayer de plaire à plus de gens. Il est très difficile de faire des blagues politiques efficaces. Les animateurs d’émissions de fin de soirée ont des équipes de rédacteurs qui les aident à faire de bons punchs. Pour un humoriste qui n’a pas ces ressources, c’est particulièrement difficile de faire de bonnes blagues.

PHOTO EVAN AGOSTINI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’animateur Trevor Noah

> Regardez une compilation de blagues sur Trump par Trevor Noah du Daily Show (en anglais)

Q. S’il y a autant de blagues sur Trump et d’humour politique, n’est-ce pas parce qu’il y a un large public pour ce genre d’humour ? Ou pensez-vous que les gens sont plus las de ces blagues qu’on pourrait le penser ?

R. Il y a un énorme public, on peut le voir par la popularité des sketchs lors des émissions comme celles de Stephen Colbert, et la popularité de publications satiriques comme The Onion et McSweeney’s. Par contre, je pense qu’il y a plusieurs autres personnes qui en ont marre de Trump, y compris des blagues à son sujet. J’ai tiré cette conclusion en faisant une recherche sur la lassitude de Trump dans les nouvelles et en parlant aux gens d’humour politique. Certaines des réactions à mon texte semblent confirmer cette lassitude.

Q. Justement, que pensez-vous des réactions qu’a suscitées votre texte ?

R. Des humoristes m’ont dit être soulagés que quelqu’un dise qu’il est correct de rire d’autre chose que la politique. Certains ne s’intéressent tout simplement pas intéressés à la politique ou sont épuisés d’avoir à regarder les nouvelles si intensément. Ça m’a fait voir que certains humoristes s’inquiétaient de ce que les gens allaient dire s’ils ne faisaient pas de blagues politiques. Je n’ai personnellement jamais ressenti le désir de parler de politique en humour. C’était d’ailleurs mon intention de souligner l’importance de l’humour non politique, en plus de la satire. Je ne vois pas de problème à ce que les gens aiment les blagues sur Trump. Par contre, je pense que les gens devraient aussi pouvoir regarder un épisode de [la sitcom culte] Seinfeld si ça les rend heureux. Nous avons aussi besoin d’un environnement calme pour discuter d’enjeux politiques d’une manière efficace.

Note : les propos de l’entrevue ont été édités à des fins de clarté.

40 %
Proportion d’Américains sondés en septembre qui ont affirmé que les nouvelles politiques leur « causaient du stress ». Environ 20 % ont confié qu’elles étaient même à la source de problèmes de sommeil, selon une étude de l’Université du Nebraska à Lincoln.

Quelques extraits de réactions au texte publié par Blayr Austin

Cuisine plutôt qu’humour

Quand je deviens complètement déprimé par toutes ces nouvelles sur Trump, je ne zappe pas pour regarder les animateurs des émissions de fin de soirée. Je regarde les chaînes de cuisine. Au moins, je peux échapper à toute mention de cet idiot aux cheveux orange.

Un lecteur de Californie

Rien de drôle

Je ne regarde plus les émissions de fin de soirée, ni Saturday Night Live (SNL). Je ne supporte pas Trump, mais je suis d’accord pour dire qu’il y a vraiment trop [d’humour à son sujet]. Ce n’est plus une blague. Il représente une menace pour l’Amérique. Qu’est-ce qu’il y a de drôle là-dedans ?

Un lecteur de l’Oregon

Peur de l’apathie

J’ai peur que si nous ne répondons pas aux énormités quotidiennes de Trump, nous devenions de plus en plus insensibles à elles et endormis face à la réalité. Nous ne pouvons et ne devons pas devenir apathiques. Et nous avons besoin d’humour pour tempérer nos indignations continuelles.

Une lectrice du Massachusetts

Combattre l’absurdité

Je ne peux pas être plus en désaccord. D’abord, Trump doit être constamment ridiculisé parce qu’il est dangereux et terrible, et que l’autre option est la normalisation. Ensuite, les humoristes sont nos capitaines dans cette mer d’absurdités. Les choix sont de rire, de pleurer ou de prétendre que rien n’est en train de se passer. Je fais le premier choix. Le dernier est pour les peureux et les pessimistes, et ils ne font qu’empirer le problème.

Un lecteur de Californie

Source : The New York Times