(New York) Il est difficile d’imaginer un membre de l’administration Trump, actuel ou ancien, ayant suscité plus d’animosité que John Bolton chez les démocrates ou les progressistes américains, et ce, depuis longtemps.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

L’ancien conseiller de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale est l’un des faucons les plus notoires des États-Unis. Va-t-en-guerre invétéré, il a non seulement applaudi à l’invasion de l’Irak en 2002, mais également milité en faveur de frappes militaires contre les installations nucléaires de l’Iran et la Corée du Nord.

Et il a pourfendu sur Fox News et sur plusieurs autres tribunes les politiques de Barack Obama envers Israël, Cuba et l’Iran, entre autres.

Pour autant, l’homme à l’épaisse moustache blanche pourrait devenir le héros de ces mêmes démocrates et progressistes. Comment ?

En répondant aux questions des élus de la Chambre des représentants qui enquêtent en vue d’une procédure de destitution éventuelle contre Donald Trump.

Selon CNN, les avocats de John Bolton ont déjà eu des pourparlers sur une déposition possible de leur client avec les dirigeants démocrates des commissions chargées de l’enquête.

Son témoignage pourrait faire vaciller, et peut-être même tomber, son ancien patron, qui l’a viré sur Twitter en septembre dernier.

Le nom de l’ancien conseiller de Donald Trump a déjà été mentionné par au moins deux des responsables, actuels ou anciens, qui ont participé à des dépositions depuis le début de l’enquête des démocrates. Il s’agit de Fiona Hill, conseillère de la Maison-Blanche pour l’Ukraine et la Russie jusqu’à l’été dernier, et de Bill Taylor, chargé d’affaires américain en Ukraine.

Si John Bolton confirmait les dépositions de l’un et de l’autre et ajoutait quelques révélations de son cru, certains sénateurs républicains auraient probablement du mal à ignorer son témoignage et à innocenter Donald Trump dans un futur procès à la chambre haute.

Giuliani la « grenade »

Fiona Hill a déballé son sac le 14 octobre. Elle a notamment fait état d’une réunion à la Maison-Blanche remontant au 10 juillet dernier au cours de laquelle John Bolton a exprimé son vif désaccord concernant une campagne menée de façon parallèle pour forcer l’Ukraine à faire enquête sur des affaires impliquant des démocrates, dont Joe Biden. Campagne orchestrée principalement par l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, Gordon Sondland, l’avocat personnel de Donald Trump, Rudolph Giuliani, et le directeur de cabinet de la Maison-Blanche, Mick Mulvaney.

Fiona Hill a déclaré aux enquêteurs que John Bolton lui avait demandé, après la réunion du 10 juillet, d’alerter les avocats du Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche. Selon son témoignage, Bolton lui a confié : « Je ne veux être mêlé à aucune affaire de drogue mijotée par Sondland et Mulvaney. »

Le commentaire de John Bolton se voulait métaphorique, tout comme sa description du rôle de Rudolph Giuliani dans cette affaire. « Giuliani est une grenade qui va faire sauter tout le monde », a-t-il dit, selon Fiona Hill.

La déposition de Bill Taylor a eu lieu mardi dernier. Les démocrates l’ont qualifiée d’« accablante pour le président ». Le diplomate de carrière a affirmé que Gordon Sondland et d’autres responsables américains avaient communiqué un choix clair au président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky. S’il voulait obtenir les deux choses qui lui tenaient à cœur — une invitation à la Maison-Blanche et une aide militaire de 391 millions de dollars —, il devait annoncer publiquement, sur CNN de préférence, l’ouverture d’une enquête sur les affaires impliquant les démocrates.

Lors de sa déposition, Bill Taylor a précisé que John Bolton et d’autres responsables du Pentagone, du département d’État et de la CIA avaient tenté en vain d’obtenir une rencontre avec Donald Trump pour le convaincre de débloquer l’aide destinée à l’Ukraine.

Il a également déclaré avoir exprimé à Bolton ses « préoccupations sérieuses » concernant les conditions fixées par la Maison-Blanche au déblocage de cette aide.

Rêver à Mike Pence

La Maison-Blanche a attaqué la crédibilité de Bill Taylor, rangeant ce diplômé de l’académie militaire de West Point, vétéran de la guerre du Viêtnam et diplomate de carrière ayant servi sous des présidents républicains et démocrates, parmi un groupe de « bureaucrates non élus en guerre contre la Constitution ».

L’ironie veut que l’actuel secrétaire d’État Mike Pompeo ait lui-même recruté Bill Taylor pour remplacer l’ambassadrice des États-Unis en Ukraine Marie Yovanovitch, rapatriée en mai dernier.

John Bolton, de son côté, a été sorti des studios de Fox News, où il était commentateur, par Donald Trump lui-même. Lorsque le président l’a viré sur Twitter (Bolton a affirmé avoir démissionné avant), personne n’a évoqué l’Ukraine comme motif de différend entre les deux hommes.

Avec le recul, il ne fait guère de doute que ce dossier a dû contribuer à empoisonner les relations entre les deux hommes. John Bolton a toujours prôné une approche conflictuelle vis-à-vis de Moscou, et cela impliquait à ses yeux un appui sans réserve à l’Ukraine dans son combat contre les visées territoriales de son voisin russe.

Diplômé de la faculté de droit de Yale, John Bolton devait également avoir sa propre opinion sur les aspects juridiques de cette campagne parallèle menée par Giuliani et compagnie, qu’il aurait comparée à une « affaire de drogue ». Campagne que les démocrates de la Chambre des représentantes assimilent de leur côté à un abus de pouvoir justifiant probablement une procédure de destitution contre le président.

En collaborant à l’enquête des démocrates, John Bolton pourrait ainsi porter un coup dur à son patron et se grandir aux yeux des Américains qui le maudissent depuis des années. Ceux-ci déchanteraient sans doute en apprenant que leur nouveau héros caresse en secret le rêve de voir Mike Pence remettre en place une politique étrangère qui ferait battre son cœur de faucon.