Mitt Romney, candidat républicain à la présidence des États-Unis, venait de déposer une gerbe de fleurs devant la tombe du soldat inconnu à Varsovie, dernière étape d’une tournée européenne qui avait commencé par une gaffe, une autre. À peine arrivé à Londres, l’ancien gouverneur du Massachusetts avait piqué au vif ses hôtes en critiquant leur organisation des Jeux olympiques d’été 2012. En passant devant les journalistes après la cérémonie polonaise, il avait soigneusement ignoré leurs questions. Mais l’une d’elles devait passer à la petite histoire : « Qu’en est-il de vos gaffes ? »

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

C’est connu : les journalistes politiques sont obsédés par les gaffes, surtout si elles se produisent durant une campagne à la présidence. Et les équipes des candidats n’en laissent pas passer une, espérant pouvoir s’en servir pour caricaturer l’adversaire. En 2012, Mitt Romney – encore lui – avait été le cadeau qui ne cesse de donner. Sa gaffe sur les « 47 % » des électeurs qui allaient appuyer Barack Obama, coûte que coûte, parce qu’ils « ne paient pas d’impôt sur le revenu », a contribué à sa défaite.

Mais les gaffes n’ont pas toutes le même poids. Et, à l’amorce d’une campagne mettant en scène la « Lamborghini des gaffes » – surnom donné la semaine dernière à Joe Biden par un chroniqueur du Washington Post –, il y a lieu de faire le point sur la question. Pour ce faire, La Presse a sollicité l’aide d’une autorité en la matière, Stephen Frantzich, politologue retraité de l’Académie navale d’Annapolis et auteur d’une vingtaine de livres, dont O.O.P.S. : Observing Our Politicians Stumble.

Le « O.O.P.S. » du titre n’est pas seulement un sigle. C’est également un rappel d’une autre gaffe mémorable. Invité lors d’un débat télévisé à rappeler les trois agences fédérales qu’il entendait éliminer s’il était élu à la présidence en 2012, le gouverneur républicain du Texas Rick Perry avait été capable d’en nommer seulement deux : Commerce et Éducation. Après de longues secondes d’hésitation, il avait mis fin à son supplice en disant : « Oups ! »

Il est aujourd’hui à la tête de la troisième agence qu’il voulait éliminer : l’Énergie.

Trois catégories de gaffes

Le « Oups ! » de Rick Perry tombe dans la troisième et dernière catégorie de gaffes définie par Stephen Frantzich.

« C’est la gaffe qui révèle une incapacité intellectuelle et qui démontre qu’un candidat n’est pas à la hauteur de la fonction de président. On le voit quand le candidat est confus sur des questions historiques ou s’il ne se souvient pas du nom des agences qu’il promet d’éliminer », explique le politologue lors d’un entretien téléphonique.

La première catégorie relève de la simple erreur. Un candidat se trompe de date ou de ville – il se dit heureux, par exemple, d’être à Indianapolis alors qu’il se trouve à Minneapolis. Ou bien il se vante d’avoir fait campagne dans les 57 États américains, comme l’a déjà fait Barack Obama.

« Les simples erreurs tendent à être pardonnées », dit Stephen Frantzich.

C’est une tout autre histoire pour ce qui concerne la deuxième catégorie de gaffes définie par le politologue, celles qui démontrent un « défaut moral ».

Cela arrive quand le candidat déçoit les attentes du public. Mentir, se faire prendre à mentir, voilà ce que j’appelle un défaut moral. Défier les valeurs fondamentales de la société, faire des déclarations ou des blagues racistes, tout cela tombe dans cette catégorie que je considère comme la plus dangereuse.

Stephen Frantzich

Le nom de Donald Trump vient tout de suite à l’esprit en lien avec cette catégorie. Mais voyons d’abord comment tout cela s’applique à Joe Biden, le meneur des sondages chez les candidats démocrates à la présidence. Ces jours-ci, ses nombreuses gaffes passionnent les journalistes et inquiètent certains électeurs démocrates.

De « Oups ! » à « Fiou ! »

On peut mettre plusieurs gaffes de l’ancien vice-président dans la catégorie des « simples erreurs ».

« Qu’y a-t-il à redire sur le Vermont ? », a-t-il demandé lors d’un rassemblement au New Hampshire.

« Les enfants pauvres sont aussi intelligents que les enfants blancs », a-t-il dit en Iowa, précisant plus tard qu’il voulait employer l’adjectif « riches ».

Il a déploré les fusillades de Houston et du Michigan en faisant référence aux tueries d’El Paso et de l’Ohio. Il a confondu Theresa May et Margaret Thatcher.

« Nous choisissons la vérité plutôt que les faits », a-t-il dit encore en Iowa.

Ces « simples erreurs » ne constituent qu’un aperçu des gaffes de Joe Biden. Leur accumulation soulève une question liée à une autre catégorie de gaffes définie par le professeur Frantzich, celle qui concerne l’« incapacité intellectuelle ». À 78 ans, l’ancien bras droit de Barack Obama sera-t-il encore à la hauteur de la présidence ?

À cette question s’ajoute la propension de Joe Biden à traiter de façon désinvolte certains faits. Propension qui l’a notamment conduit à raconter à plusieurs reprises une histoire de bravoure militaire en mélangeant les lieux, les époques et les individus, comme l’a illustré un reportage récent du Washington Post.

Mais Joe Biden peut se rassurer ou se consoler, jusqu’à un certain point. Après tout, les Américains ont élu en 2016 un candidat dont les gaffes ont notamment révélé un « défaut moral » aussi vertigineux que l’Empire State Building.

« Je pense que le poids des gaffes dépend souvent des attentes, dit Stephen Frantzich. Aux yeux de nombreux Américains, Donald Trump était un magouilleur qui devait probablement prendre des libertés avec les faits. Les attentes n’étaient donc pas très élevées à son endroit.

« Et les attentes pourraient bien avoir été abaissées de façon plus ou moins permanente, de sorte que ce qui aurait pu être une gaffe fatale il y a 20 ans ne l’est plus nécessairement aujourd’hui. »

Dans la bouche de Joe Biden, le « Oups ! » de Rick Perry deviendra donc peut-être un « Fiou ! ».