(New York) Après la série de tueries survenues cet été, la pression monte aux États-Unis pour interdire les fusils d’assaut. Or, si le sujet n’est plus tabou à Washington, le débat fait toujours rage sur l’efficacité d’une telle mesure, qui a été expérimentée de 1994 à 2004.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Le groupe témoin est composé de 11 électeurs indécis du Minnesota, État pivot du Midwest. Sept d’entre eux ont voté pour Barack Obama en 2012 puis pour Donald Trump en 2016. Les quatre autres sont passés de Mitt Romney à Hillary Clinton. Quand le modérateur leur demande si le gouvernement fédéral devrait interdire les fusils d’assaut aux États-Unis, ils lèvent tous la main.

« Ils sont faits seulement pour tuer des gens », dit Dennis Pearson, 66 ans.

« Quiconque sent le besoin d’avoir un fusil d’assaut ne devrait probablement pas en avoir un », ajoute Theresa Nieswaag, 34 ans.

« Oh oui », répondent plusieurs participants lorsque le modérateur suggère l’adoption d’une loi interdisant la possession personnelle d’armes d’assaut aux États-Unis.

Réuni le 5 août dernier par deux agences de communication – Engagious et FPG –, ce groupe témoin ne constituait certes pas un échantillonnage représentatif de la population américaine. Mais ses participants ont exprimé un ras-le-bol face aux fusils d’assaut qui est partagé par une bonne majorité des Américains dans la foulée des tueries de Gilroy, en Californie, d’El Paso, au Texas, et de Dayton, en Ohio.

Dans chacune de ces tragédies, les tireurs ont ciblé leurs victimes en se servant de fusils semi-automatiques de style militaire, capables de tirer de nombreuses balles en peu de temps. Le tueur de Dayton a réussi à toucher 26 personnes en à peine 32 secondes, soit entre son premier coup de feu et le moment où un policier l’a abattu.

« Les gens éprouvent un mélange de colère et d’exaspération du fait que cela ne cesse de se produire », dit Angela Kuefler, responsable de la recherche au sein du Global Strategy Group, qui s’intéresse à l’évolution de l’opinion américaine sur les armes à feu.

J’ai moi-même modéré la semaine dernière un groupe témoin sur la question des fusils d’assaut. Il y avait parmi les participants des chasseurs endurcis en tenue de camouflage et des détenteurs d’armes à feu très attachés au deuxième amendement [qui garantit le droit de posséder des armes]. En gros, ils disaient : “C’est ridicule, nous n’avons pas besoin de ce type d’armes.”

Angela Kuefler, responsable de la recherche au sein du Global Strategy Group

Non aux « armes de guerre »

Le ras-le-bol à l’égard des fusils d’assaut se mesure de plusieurs façons. Près de 70 % des Américains, dont 55 % des républicains, se disent aujourd’hui favorables à une interdiction de ce type d’armes, selon un sondage POLITICO/Morning Consult publié le 7 août dernier. Les pages éditoriales de plusieurs journaux, dont celle du quotidien conservateur New York Post, exhortent de leur côté le Congrès et Donald Trump à promulguer une telle mesure. Mais c’est probablement au sein du Parti démocrate que le rejet des AR-15, AK-47 et autres fusils d’assaut s’exprime de la façon la plus remarquable.

Bref retour en arrière : la fabrication et la vente de plusieurs types d’armes semi-automatiques et de chargeurs à haute capacité ont été interdites aux États-Unis de 1994 à 2004 en vertu d’une loi promulguée par un président démocrate, Bill Clinton. Or, dès les élections de mi-mandat de novembre 1994, de nombreux démocrates ont lié, à tort ou à raison, leurs difficultés aux urnes à cette mesure honnie par la National Rifle Association (NRA), l’influent lobby des armes à feu.

En août 2019, ils sont beaucoup moins nombreux à croire que ce lien tient encore. Aussi Joe Biden fait-il aujourd’hui partie des nombreux candidats démocrates à la présidence qui prônent un retour de l’interdiction des fusils d’assaut, mesure à laquelle l’ancien vice-président propose de greffer un programme de rachat d’armes à feu.

PHOTO BRYAN ANSELM, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Mikie Sherrill, représentante démocrate du New Jersey
et ancienne pilote d’hélicoptère de la Navy

Près de 200 représentants démocrates se sont également prononcés pour l’interdiction des fusils d’assaut et des chargeurs à haute capacité. Figurent parmi eux des représentants modérés comme Mikie Sherrill, ancienne pilote d’hélicoptère de la Navy, qui s’est fait élire en 2018 au New Jersey.

« Nous n’avons pas combattu pour défendre le droit de quiconque de transformer un couloir d’école, une synagogue, un concert, une église ou un Walmart en champ de bataille », a-t-elle écrit dans une tribune publiée lundi par le USA Today et cosignée par le représentant démocrate du Colorado Jason Crow, lui aussi ancien combattant. En faisant allusion aux massacres d’El Paso et de Dayton, elle a ajouté : « Ces actes méprisables ont été rendus possibles parce que des terroristes intérieurs ont pu acheter des armes de guerre. »

L’engagement de Mitch McConnell

À une ou deux exceptions près, les républicains se tiennent très loin de ce genre de discours. Mais ils ne sont pas à l’abri des pressions exercées par les groupes pour le contrôle des armes à feu. Des groupes dont l’intensité rivalise désormais avec celle d’une NRA affaiblie par des problèmes financiers et judiciaires.

PHOTO SUSAN WALSH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le sénateur républicain du Kentucky et chef de la majorité
au Sénat, Mitch McConnell

Et c’est ainsi que le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, s’est récemment dit ouvert à l’idée de tenir en septembre un débat sur des mesures auxquelles s’est longtemps opposé le lobby proarmes, dont la création d’un système universel de vérification des antécédents et l’interdiction des fusils d’assaut.

« Le fait qu’il a dit cela est significatif parce qu’il a bloqué par le passé toutes les mesures sur les armes à feu au Sénat », dit Robert Spitzer, politologue à l’Université de l’État de New York à Cortland et expert de la question des armes à feu. « Cela ne veut pas dire qu’il donnera suite à cette idée lorsque le Sénat reprendra ses travaux. Mais le fait qu’il en a parlé est une indication que lui et d’autres républicains ressentent la pression d’agir. »

Cela dit, il est difficile d’imaginer un scénario où les républicains du Sénat accepteraient de tenir un vote sur un projet de loi interdisant les fusils d’assaut à l’approche des élections de 2020. De nombreux militants proarmes verraient une telle concession aux démocrates comme une idiotie ou, pire encore, une trahison.

L’idée d’interdire une catégorie entière d’armes à feu détenues par 12 ou peut-être 15 millions de citoyens américains, parce qu’une poignée de gens les utilisent à mauvais escient, est franchement ridicule.

Dave Workman, éditeur du magazine de la Second Amendment Foundation

« Ce serait une grossière exagération. Les fusils de n’importe quel type sont utilisés dans une fraction seulement de tous les homicides aux États-Unis pendant une année donnée », avance M. Workman.

Dave Workman peut probablement dormir en paix, au moins jusqu’aux élections de 2020, Trump ayant écarté l’idée d’interdire la vente de fusils d’assaut. Après, c’est une autre histoire.

« Selon les résultats, le débat sur l’interdiction des fusils d’assaut pourrait revenir à l’avant-scène de façon beaucoup plus sérieuse après les élections de 2020 », croit Robert Spitzer.

Les menaces de tueries se multiplient

Les menaces de tueries se multiplient aux États-Unis depuis les drames d’El Paso, au Texas, et de Dayton, en Ohio. Au cours des trois dernières semaines, au moins 28 personnes ont été arrêtées après avoir publiquement affirmé vouloir ouvrir le feu dans un endroit public, rapporte CNN. « Je, Dalton Barnhart, promets d’apporter le M15 de mon père à l’école et de tuer au moins sept personnes », a récemment écrit sur un forum en ligne un jeune de 15 ans, arrêté peu après par les policiers. Plusieurs des personnes arrêtées menaçaient de viser un magasin Walmart, tout comme le tueur d’El Paso, ou des écoles, une cible fréquente des tireurs. Les tueries d’El Paso et de Dayton, survenues les 3 et 4 août, ont fait 31 morts et des dizaines de blessés. — La Presse

Retour sur dix ans d’interdiction

PHOTO JESSICA HILL, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

« Combien de personnes doivent-elles mourir avant que nous rétablissions l’interdiction des fusils d’assaut et la réglementation sur les chargeurs à haute capacité ? Après l’adoption de ces mesures en 1994, il y a eu une baisse importante des morts liées aux fusillades de masse. Quand l’interdiction a expiré, celles-ci ont augmenté à nouveau. Nous devons agir maintenant. »

Au lendemain des tueries d’El Paso et de Dayton, Bill Clinton a lancé cet appel à l’action sur Twitter. L’ancien président démocrate a cependant attribué à la loi qu’il a promulguée des effets sur lesquels pèsent encore des doutes.

PHOTO STEPHEN CROWLEY, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Le président Bill Clinton signe la loi interdisant pour 10 ans la fabrication, le transfert et la possession de fusils d’assaut, à Washington, le 13 septembre 1994.

La loi de 1994 interdisait la fabrication, le transfert et la possession d’environ 118 modèles d’armes à feu semi-automatiques et tous les chargeurs de plus de 10 balles. Ceux qui possédaient déjà ces armes pouvaient les garder. Au moment de l’entrée en vigueur de la loi, on comptait environ 1 million de fusils d’assaut possédés par des particuliers et environ 25 millions d’armes munies de chargeurs à haute capacité.

La loi devait être reconduite en 2004 pour rester en vigueur. Elle ne l’a pas été.

Jusqu’à janvier 2019, Christopher Koper, chercheur à l’Université George Mason, avait réalisé l’étude considérée comme la plus crédible sur les effets de la loi de 1994. Publiée en 2004 et subventionnée par le département de la Justice des États-Unis, cette étude avait mis en relief une des failles de la mesure.

« L’exemption de millions de fusils d’assaut et de chargeurs à haute capacité déjà en possession de particuliers assure que les effets de la loi ne se produiraient que de façon graduelle », avait écrit Koper. « Si elle est renouvelée, les effets de l’interdiction seront probablement modestes au mieux et peut-être trop minimes pour permettre une évaluation fiable », avait ajouté le chercheur en notant que les fusils d’assaut étaient « rarement utilisés » dans les crimes perpétrés avec une arme à feu.

Nouvelle étude

Bill Clinton ne s’est évidemment pas fié à l’étude de Koper pour tirer les conclusions qui se trouvaient dans son gazouillis. Son bureau a précisé qu’il faisait plutôt référence aux résultats d’une étude réalisée par l’École de médecine de l’Université de New York et publiée dans le numéro de janvier 2019 du Journal of Trauma and Acute Care Surgery.

Dirigée par l’épidémiologiste Charles DiMaggio, cette étude s’intéresse aux morts liées aux tueries de masse plutôt qu’au nombre de fusillades de masse, la mesure normalement examinée par les chercheurs. Elle tient compte, plus précisément, des incidents où au moins quatre personnes, tireur non compris, ont perdu la vie de 1981 à 2017.

L’équipe de DiMaggio a ainsi estimé qu’une interdiction des fusils d’assaut aurait permis d’éviter 314 des 448 morts liées à des tueries de masse, ou 70 %, durant les années où l’interdiction n’était pas en vigueur.

Des chercheurs ont contesté les données et la méthodologie de DiMaggio. Mais ce dernier n’est pas le seul à avoir constaté que le nombre de morts liés à des tueries de masse avait augmenté après l’expiration de la loi de 1994.

Le nombre de tueries de masse n’était pas très élevé avant 1994, mais il a décliné durant les 10 années suivantes et augmenté après 2004.

Robert Spitzer, politologue à l’Université d’État de New York à Cortland et auteur de plusieurs livres sur les armes à feu, dont The Politics of Gun Control

De là à établir un lien de cause à effet, il y a un pas que seuls les politiciens et les militants pour le contrôle des armes à feu sont prêts à franchir sans hésitation.

« Les élus parlent de la nécessité d’un changement », a écrit Bill Clinton dans une tribune publiée par l’hebdomadaire Time après son appel à l’action sur Twitter. « Mais les tragédies continuent de survenir, alors que la seule chose dont nous connaissons l’efficacité pour réduire le nombre et le bilan des fusillades de masse n’a pas été faite : rétablir l’interdiction des fusils d’assaut et la réglementation des chargeurs à haute capacité qui étaient en vigueur de 1994 à 2004. »

Fusils d’assaut, dites-vous ?

PHOTO ZACK WITTMAN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Dans le débat politico-médiatique qui fait rage aux États-Unis sur les armes à feu, l’expression « fusils d’assaut » est couramment utilisée pour décrire le type d’armes souvent utilisées dans les tueries de masse. Elle est contestée par certains militants proarmes, qui insistent pour parler de fusils semi-automatiques. Ceux-ci ne sont pas considérés, à proprement parler, comme des fusils d’assaut, qui peuvent tirer au coup par coup et par rafales. L’AR-15, nom civil du M-16 militaire, est le fusil semi-automatique préféré des tueurs de masse. Il ne tire qu’une seule cartouche quand on appuie sur la détente, mais se recharge tout seul tant qu’il y a des munitions dans le chargeur.

Ailleurs dans le monde

Quand des tueries surviennent ailleurs qu’aux États-Unis, elles suscitent souvent des réactions qui vont bien au-delà des pensées et des prières offertes aux victimes et à leurs proches. Elles vont parfois même jusqu’à l’interdiction des fusils d’assaut. Tour d’horizon révélateur, à défaut d’être exhaustif.

Nouvelle-Zélande

PHOTO DAVE LINTOTT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Cet été, le gouvernement néo-zélandais a lancé un programme de rachats d’armes, dont l’objectif est de faire disparaître les fusils semi-automatiques du pays.

Le 13 juillet dernier, la Nouvelle-Zélande a lancé son programme de rachat d’armements visant à débarrasser le pays des armes semi-automatiques comme celles utilisées lors de l’attentat de Christchurch qui a fait 51 morts dans deux mosquées. Où en est aujourd’hui ce programme ? Après trois semaines, 10 242 armes à feu avaient été remises à la police en échange d’une somme d’argent pouvant représenter jusqu’à 95 % de leur valeur et 1269 armes supplémentaires avaient été récupérées par amnistie. L’amnistie signifie que la police ne demande pas quand ou comment ces armes se sont retrouvées entre les mains de leurs propriétaires, qui ne peuvent cependant réclamer une compensation financière. Les possesseurs d’armes semi-automatiques ont jusqu’au 20 décembre pour livrer celles qui sont désormais illégales depuis la loi adoptée en avril dernier. On ne connaît pas le nombre d’armes semi-automatiques en Nouvelle-Zélande.

Australie

PHOTO PETER PARKS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le détective en chef Wayne Hoffman de la police de la Nouvelle-Galles-du-Sud s’adresse aux journalistes alors qu’un arsenal saisi à des criminels est vu derrière lui, à Sydney, en août 2017.

Tout en interdisant les fusils automatiques ou semi-automatiques, l’Australie a mis en place un programme de rachat d’armes un mois après la tuerie de Port Arthur, la plus importante de l’histoire du pays, qui avait fait 35 morts les 28 et 29 avril 1996. D’octobre 1996 à septembre 1997, 650 000 armes ont été rachetées dans le cadre de ce programme financé par des hausses d’impôts. Les possesseurs d’armes illégales bénéficiaient d’une amnistie, mais n’étaient pas dédommagés quand ils les remettaient à la police. Les autorités ont lancé un nouveau programme de rachat en 2017 qui leur a permis de récupérer 30 000 armes. La réforme des lois sur les armes à feu est considérée comme un succès en Australie. Selon une étude publiée en 2011, elle a contribué à une chute du nombre de suicides de 57 % dans les sept années suivant son entrée en vigueur. Le nombre d’homicides a baissé de 42 % durant la même période.

Norvège

PHOTO BERIT ROALD, ARCHIVES REUTERS

Des centaines de personnes sont venues déposer des gerbes de fleurs sur le parvis de la cathédrale d’Oslo le 22 juillet 2012 pour commémorer la tuerie d’Utøya et rendre hommage aux victimes, un an après le massacre perpétré par l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik.

Le projet de loi a vu le jour dans la foulée de la tuerie d’Utøya. Adoptée l’an dernier par le Storting (Parlement de Norvège), la législation entrera en vigueur à partir de 2021, soit 10 ans après la tuerie perpétrée par l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik. Elle interdira les armes semi-automatiques, dont le Ruger Mini-14, l’une des armes dont s’est servi le tueur pour abattre 69 personnes le 22 juillet 2011. « Cela a pris du temps parce que nous avons beaucoup de chasseurs en Norvège qui possèdent des armes semi-automatiques », a déclaré en février 2018 Peter Frølich, responsable conservateur pour les affaires de justice au Storting. Le débat autour de cette mesure avait été relancé par la tuerie de l’école secondaire de Parkland, en Floride.

Canada

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Une importante saisie d’armes prohibées réalisée par la Police provinciale de l’Ontario est montrée aux médias, dans la ville ontarienne de Bancroft, située près de la rivière York, en mars 2013.

Le gouvernement Trudeau a annoncé l’an dernier qu’il étudierait la possibilité d’interdire complètement les armes de poing et les armes d’assaut, « sans entraver l’utilisation légitime d’armes à feu par les Canadiens ». Il a chargé son ministre de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé, Bill Blair, de se pencher sur cette question. En juin dernier, ce dernier a indiqué qu’il proposerait l’interdiction d’armes de style militaire, tout en laissant aux municipalités le soin de décider si elles voulaient également interdire les armes de poing. Lors d’une interview accordée au Globe and Mail, le ministre a précisé que sa proposition serait accompagnée d’un programme de rachat d’armes. Au Québec, les rumeurs entourant l’interdiction des armes semi-automatiques ont provoqué une « frénésie d’achats » d’AR-15, selon un reportage publié dans La Presse fin mai.