L’auteur norvégien Vegas Tenold a passé six ans à fréquenter les rangs des néonazis américains pour réaliser son livre, Everything You Love Will Burn : Inside the Rebirth of White Nationalism in America. Le racisme de Trump surprend même certains membres influents du mouvement, dit-il en entrevue avec La Presse.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Avez-vous été surpris par les tweets de Donald Trump ce week-end ?

Pas vraiment. Je ne crois pas qu’ils nous apprennent grand-chose. Nous savons qui est Trump, nous savons ce qu’il pense… Ce qui est fascinant, c’est le débat sur le racisme de ces tweets. Bien sûr qu’ils sont racistes. Et vous avez Nancy Pelosi qui dénonce Trump, qui dit que son tweet « n’est pas américain ». C’est absurde : l’histoire nous enseigne qu’il n’y a rien de plus américain qu’un homme blanc riche qui dit à des personnes de couleur de retourner dans leur pays d’origine. En fait, c’est difficile d’être plus américain que ça… Trump ne perdra pas de votes en disant cela, mais il n’en gagnera pas non plus. Il est en mode électoral, il parle pour motiver sa base.

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

L’auteur norvégien Vegas Tenold

Vous vous faites critiquer par des supporteurs de Trump, qui se défendent d’être racistes…

Oui, ils m’insultent sur Twitter. Ils me disent : « Mes parents étaient des immigrants, comment puis-je être raciste ? » Eh bien, chaque génération d’immigrants aux États-Unis a exprimé du racisme envers la génération suivante d’immigrants… Je suis norvégien, et il y avait un quartier d’immigrants norvégiens à Brooklyn qui s’appelait Bay Ridge, c’était l’une des rares enclaves républicaines de Brooklyn. Pourquoi ? Parce que ces gens qui ont immigré dans leur jeunesse sont maintenant âgés et conservateurs. Je ne pense pas qu’être un fils ou une fille d’immigrants soit incompatible avec le fait d’être raciste.

Vous avez passé six ans à côtoyer et à suivre les néonazis aux États-Unis. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Ce qui m’a le plus surpris, c’est de voir la rapidité avec laquelle des idées qui étaient marginales sont devenues acceptées dans la société américaine – en grande partie à cause de la carrière politique de Donald Trump. D’une certaine façon, je crois que les néonazis aussi ont été surpris. Comme tout le monde, ils ne pensaient pas que Trump allait être élu. Mais ils voyaient le potentiel. En 2011, j’étais à un barbecue néonazi au New Jersey, et l’un des leaders m’a dit que les États-Unis étaient prêts à appuyer leurs idées, à voter en fonction des lignes raciales, qu’il leur fallait trouver le bon candidat, que les hommes blancs allaient se réveiller… Je croyais qu’il était fou : Obama venait d’arriver à la Maison-Blanche deux ans plus tôt. Mais il avait raison. Je ne dis pas que tous les gens qui ont voté pour Trump en 2016 l’ont fait à cause du racisme, mais les nationalistes blancs ont vu quelque chose que les autres n’avaient pas vu, ou ne voulaient pas voir, et je crois que Trump l’a vu également. Je crois qu’il y a une leçon pour nous, pour les Occidentaux. Ça nous montre à quel point nos sociétés sont fragiles.

Vous dites que certains leaders néonazis trouvent que Donald Trump va trop loin…

Matthew Heimbach, un des leaders de l’extrême droite américaine, m’a envoyé un texto durant la campagne de 2016 pour me dire à quel point c’était « étrange » pour lui de réaliser qu’il était à la gauche du candidat républicain sur plusieurs enjeux. Il m’a aussi récemment envoyé un texto disant : « On ne peut pas enfermer des gens dans des camps le long de la frontière mexicaine, cela s’appelle des camps de concentration. » Je ne peux pas parler au nom de tous les leaders d’extrême droite aux États-Unis – je crois que beaucoup trouvent qu’il ne va pas assez loin. Mais certains leaders d’extrême droite sont surpris et trouvent effectivement que Trump va trop loin.

Croyez-vous que les Américains sous-estiment l’importance du sentiment raciste au sein de leur population ? Ont-ils un portrait juste de qui ils sont ?

Personne n’a un portrait juste de qui il est. Être raciste, ça fonctionne un peu comme être idiot : on ne sait pas nécessairement qu’on l’est. On ne s’identifie pas comme une personne raciste, mais ça ne veut pas dire qu’on ne l’est pas. Beaucoup de gens me disent qu’ils ne sont pas racistes. Ma réponse, c’est de dire : « Tu soutiens un politicien qui tient des propos et met en place des politiques racistes, alors peut-être que tu l’es sans le réaliser. » Ce n’est pas agréable de se regarder dans le miroir – et je m’inclus là-dedans. Je n’ai pas la prétention d’avoir toutes les réponses, et je ne suis pas plus brillant qu’un autre. Mais si vous soutenez toujours Trump, il y a de fortes chances que votre personnalité comporte une dimension raciste – que vous en soyez conscient ou non. C’est devenu difficile à ignorer. Les vues racistes que Trump met de l’avant éclipsent tout le reste.