(New York) Une femme dénudée est étendue sur une table froide, les yeux bandés, les mains et les jambes attachées aux quatre coins. Une autre lui fait un cunnilingus pendant qu’un homme, présent dans la pièce, interroge la captive sur sa vie sexuelle et la filme à son insu.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« C’était terrifiant. Je ne savais pas combien de personnes il y avait dans la pièce », a déclaré Nicole, victime présumée de cette scène, lors de son témoignage au procès sensationnel du gourou Keith Raniere, qui s’est conclu hier, après six semaines, dans une salle d’audience bondée du tribunal fédéral de Brooklyn.

Dans son plaidoyer final, l’avocat du cofondateur de l’entreprise de croissance personnelle NXIVM (prononcer Nexium) a défendu son client contre une accusation qui pourrait lui valoir une peine de prison à vie : avoir entretenu une secte d’esclaves sexuelles en employant des méthodes criminelles avec la complicité de plusieurs femmes, dont Clare Bronfman, héritière de la fortune des spiritueux Seagram.

ILLUSTRATION DE COUR JANE ROSENBERG, REUTERS

L’avocat Marc Agnifilo (à gauche) a fait son plaidoyer final, hier, au procès de son client, le gourou Keith Raniere, cofondateur de l’entreprise de croissance personnelle NXIVM.

« Ce n’est pas pour tout le monde », a déclaré Marc Agnifilo en faisant référence à la société secrète dans laquelle Nicole (son nom de famille n’a pas été dévoilé) a été entraînée après avoir suivi des cours offerts par NXIVM, dont le siège se trouve près d’Albany. « C’est un remède fort [qui] doit être utilisé dans les bonnes circonstances, avec les bonnes personnes, et au bon moment. »

Un des avocats de la poursuite a réfuté cette description des activités de la société secrète, appelée DOS (Dominus Obsequious Sororium, expression latine qui se traduit à peu près par « Maître des compagnes obéissantes »).

« Ce n’était pas un remède fort, c’était un crime sexuel », a déclaré Mark Lesko en faisant référence au traitement infligé à Nicole.

Considéré comme un dieu

Il reviendra à un jury de huit hommes et de quatre femmes de trancher entre les deux versions. Âgé de 58 ans, Keith Raniere fait face à sept chefs d’accusation, dont trafic sexuel, association de malfaiteurs, extorsion et corruption de mineur.

Depuis le 7 mai, les jurés ont entendu les témoignages de six anciens membres de NXIVM, qui a servi plus de 16 000 personnes aux États-Unis, au Canada et au Mexique en 20 ans. Ces témoins ont décrit comment l’entreprise de croissance personnelle endoctrinait ses membres et les poussait à suivre aveuglément les décrets de Keith Raniere, considéré par certains d’entre eux comme un dieu doublé d’un génie capable d’influencer la météo.

Ils ont aussi expliqué comment NXIVM servait au recrutement des « esclaves » de DOS, cette société secrète qui était censée aider ses membres – des femmes exclusivement – à devenir « plus fortes physiquement, mentalement et intellectuellement », pour citer le témoignage de Nicole.

Pour y être admises, les « esclaves » devaient remettre à leur « maître » une « contrepartie », soit un document compromettant qui aurait été dévastateur pour elles et leurs familles s’il avait  été rendu public. Elles devaient également se soumettre à une séance douloureuse de marquage au cours de laquelle les initiales du gourou étaient tracées sur leur bas-ventre à l’aide d’un outil de cautérisation. Et elles étaient encouragées à avoir des relations sexuelles avec lui ainsi qu’à recruter d’autres « esclaves ».

« L’accusé comptait sur ses partenaires sexuelles pour approcher, préparer et recruter d’autres partenaires, a déclaré une des avocates de la poursuite, Moira Penza, avant-hier. Il tirait parti d’un flot ininterrompu de femmes et d’argent. Il était un chef criminel au pouvoir illimité. »

PHOTO JEFFERSON SIEGEL, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Clare Bronfman, héritière de la fortune Seagram, fait partie d’un groupe de cinq femmes ayant plaidé coupable à diverses accusations en lien avec leur rôle auprès de Keith Raniere.

Le rôle de Clare Bronfman

Impassible lors des plaidoyers finaux, le gourou n’aura pas témoigné au cours du procès, pas plus que deux de ses alliées les plus importantes, Clare Bronfman et Allison Mack, vedette de la série Smallville. Les deux font partie d’un groupe de cinq femmes ayant plaidé coupable à diverses accusations en lien avec leur rôle auprès de Keith Raniere.

Clare Bronfman était la « tirelire » de Raniere, selon la poursuite. Mais là ne s’arrêtait pas son rôle. La fille d’Edgar Bronfman a également aidé le gourou à recevoir pendant plusieurs années les courriels piratés de son père.

Edgar Bronfman était devenu l’un des nombreux ennemis de NXIVM après avoir qualifié l’entreprise de « secte » dans une entrevue publiée par le magazine Forbes en 2003.

Selon Michael Weniger, un agent du FBI, Clare Bronfman a également versé plus de 400 000 $ à Canaprobe, une firme d’enquête de Montréal, pour obtenir des documents financiers concernant d’autres « ennemis » de NXIVM, juges, journalistes et politiciens. Les documents reçus ne contenaient rien qui vaille.

Dans sa défense de Keith Raniere, son avocat a reconnu que le gourou avait commis des actes « répugnants, dégoûtants et offensants ». Mais cela ne fait pas de son client un criminel ou même un « misogyne », a-t-il précisé.

Nicole, une de ses victimes présumées, a sans doute une autre opinion sur le sujet. Elle a fini par apprendre l’identité de la femme qui lui a fait un cunnilingus alors qu’elle était captive. Il s’agissait de Camila, une Mexicaine qui aurait eu ses premières relations sexuelles avec le gourou à l’âge de 15 ans.