Difficile d'y échapper : à l'ère Trump, la polarisation politique semble plus forte que jamais et influence la façon dont les Américains perçoivent l'économie et l'état du monde. Or, les années 50 et 60 ont vu des niveaux semblables de polarisation, niveaux qui ont par la suite diminué durant les années 70, explique Philip Edward Jones, professeur associé au département de science politique de l'Université du Delaware et auteur de l'étude « Partisanship, Political Awareness, and Retrospective Evaluations, 1956-2016 », publiée dans le numéro courant de la revue Political Behavior. La Presse lui a parlé.

NICOLAS BÉRUBÉ LA PRESSE

Q : Vous écrivez que, dans les années 50 et 60, le public américain était grosso modo aussi polarisé politiquement qu'aujourd'hui. Est-ce que cela vous a surpris ?

R : Oui, j'ai été surpris de voir qu'il y avait une polarisation aussi forte. Nous avons tendance à voir les années 50 et 60 comme une ère très bipartisane et modérée. Dans les faits, même à cette époque, les républicains et les démocrates percevaient l'état du monde de façon complètement distincte. La période qui était exceptionnelle, c'était les années 70, quand les républicains et les démocrates étaient souvent d'accord au sujet de l'état de l'économie, des affaires étrangères, etc. Hormis cette période, il semblerait que la polarisation politique sur la façon de percevoir le pays soit la norme, pas l'exception - du moins selon les données auxquelles nous avons eu accès.

Q : Votre étude montre aussi que les répondants les plus intéressés par la politique sont ceux qui tirent les conclusions les plus différentes au sujet de l'état du monde. Est-ce que c'est attribuable au fait que les gens « prennent pour leur équipe », et attribuent toutes sortes de problèmes à l'équipe adverse ?

R : Cette étude ne nous permet pas de voir exactement pourquoi les gens les plus engagés politiquement sont plus susceptibles de voir le monde avec des lunettes partisanes. Mais des études antérieures suggèrent que c'est une combinaison de plusieurs facteurs : ces gens sont plus susceptibles de rechercher de l'information qui jette un éclairage positif sur le parti auquel ils s'identifient (ou un éclairage négatif sur le parti opposé), et ils sont plus susceptibles d'écarter des informations qui critiquent leur parti. Ils sont aussi plus attentifs aux discours des politiciens qu'ils admirent. Une partie de mon étude montre que plus les chefs politiques sont devenus polarisés, plus les citoyens les plus engagés politiquement ont suivi. Alors ils sont plus nombreux à « prendre pour leur équipe ».

Q : On entend souvent dire que les électeurs les moins bien informés sont une menace pour la démocratie. Or, on voit que les électeurs les plus partisans sont ceux qui ont la vision la plus partiale du monde qui nous entoure !

R : C'est certainement particulier. Les gens évaluent l'état de l'économie et l'état du monde de manière plus positive lorsque le parti qu'ils appuient est au pouvoir. Or, ce sont les électeurs les plus informés qui ont tendance à voir le monde d'une façon qui se reflète avantageusement sur leur parti. Il y a peut-être d'autres raisons de s'inquiéter des électeurs moins informés - ils ont tendance à moins participer au processus électoral et à réfléchir à la politique d'une façon moins structurée, par exemple -, mais la polarisation à propos de ce que les gens pensent de l'économie ou des affaires étrangères se trouve surtout chez des gens qui sont engagés politiquement, pas chez ceux qui le sont moins.