(Washington) Donald Trump a justifié lundi la décision des États-Unis de retirer leurs soldats du nord de la Syrie en expliquant qu’il voulait laisser aux protagonistes impliqués dans ce conflit le soin de « résoudre la situation » eux-mêmes, confirmant sa volonté de désengagement dans la région.

Agence France-Presse

« La Turquie, l’Europe, la Syrie, l’Iran, l’Irak, la Russie et les Kurdes devront maintenant résoudre la situation et déterminer ce qu’ils veulent faire des combattants de l’EI capturés dans leur “voisinage” », a expliqué le président américain dans une longue série de tweets, sa première réaction depuis que la Maison-Blanche a annoncé le retrait de ses troupes du nord de la Syrie, ouvrant la voie à une offensive militaire turque contre les Kurdes.

« Les Kurdes ont combattu avec nous, mais ils ont reçu énormément d’argent et de matériel pour le faire. Cela fait des décennies qu’ils combattent la Turquie. Je me suis tenu à l’écart de ce conflit pendant presque trois ans, mais il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales », a expliqué le milliardaire républicain, qui avait annoncé à la fin de l’année dernière le retrait des troupes américaines de Syrie.

« Nous nous battrons là où nous y trouvons un avantage, et seulement pour gagner », a-t-il également déclaré, accusant l’Europe de penser que les États-Unis étaient un « pigeon ».

Concernant les djihadistes européens détenus par les Kurdes, le président américain a expliqué que l’Europe avait demandé aux États-Unis de « les garder ».  

« J’ai répondu : “Non, on vous a rendu un grand service et maintenant vous voulez que nous les gardions dans des prisons américaines, pour un coût élevé. Ils sont à vous pour que vous les jugiez” », a-t-il détaillé.

Un cadeau empoisonné pour Erdogan

AP

Recep Tayyip Erdogan

Le retrait de militaires américains de certaines zones en Syrie ouvre la voie à une offensive turque souhaitée par le président Recep Tayyip Erdogan, mais place aussi Ankara face à des défis de taille.

La Turquie lorgne depuis plusieurs mois les positions situées à l’est de l’Euphrate de la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), un groupe en pointe dans la lutte contre les djihadistes de l’EI, longtemps soutenu et protégé par Washington, mais bête noire d’Ankara.

Après l’annonce par la Maison-Blanche, dimanche soir, que les militaires américains quitteraient la zone, plus aucun obstacle ne se dresse devant M. Erdogan. Mais franchir le pas pourrait s’avérer risqué.

Que veut la Turquie ?

Les YPG ont été le fer de lance de l’offensive d’une coalition internationale ayant permis de vaincre militairement le groupe État islamique (EI). Les combattants kurdes ont été soutenus par les pays occidentaux.

Mais pour Ankara, les YPG sont un groupe « terroriste », au même titre que l’EI, en raison de leurs liens étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui livre depuis 1984 une sanglante guérilla sur le sol turc.

Aujourd’hui, Ankara veut mettre en place une « zone de sécurité » dans le nord de la Syrie. Concrètement, il s’agirait de créer un tampon de 30 km de profondeur et près de 500 km de largeur à terme, allant de l’Euphrate à la frontière irakienne, et séparant la frontière turque des positions des YPG.

Lundi, le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin, a indiqué que cette « zone de sécurité » était également destinée à accueillir des Syriens réfugiés en Turquie, où ils sont plus de trois millions à avoir fui depuis le début du conflit ravageant leur pays.

Cela permettrait à Ankara de faire d’une pierre deux coups : éloigner la « menace » des YPG et réduire le nombre de Syriens vivant en Turquie, sur fond de sentiment anti-syrien croissant.

Victoire diplomatique d’Erdogan ?

L’annonce de la Maison-Blanche est une victoire pour M. Erdogan qui « n’a pas ménagé sa peine pour convaincre Trump », souligne Steven Cook, du groupe de réflexion américain Council on Foreign relations.

Le feu vert de Washington est intervenu dans la foulée d’un entretien téléphonique entre MM. Trump et Erdogan, qui a misé sur leur relation personnelle pour emporter l’adhésion de son homologue américain, en dépit des résistances au sein de l’administration à Washington.

Du point de vue turc, « en donnant leur “feu vert”, les États-Unis ont donné l’impression d’avoir “capitulé” face aux demandes turques », explique à l’AFP Jana Jabbour, spécialiste de la politique étrangère turque et professeure à Sciences Po Paris.

« Ceci est en soi une victoire diplomatique pour Erdogan », ajoute-t-elle.

Quelles difficultés ?

Depuis 2016, la Turquie a déjà lancé deux opérations dans le nord de la Syrie, visant à la fois l’EI et les YPG lors de la première, et exclusivement les combattants kurdes lors de la seconde.

Mais à la différence de ces deux opérations, celle qu’envisage aujourd’hui Ankara vise le cœur des zones contrôlées par les Kurdes, dotés de combattants armés par Washington et aguerris par la campagne contre l’EI.

De plus, la nouvelle opération envisagée par Ankara est bien plus importante en termes d’envergure territoriale.

Cela « va engendrer des coûts économiques, et il n’est pas sûr que dans le contexte actuel de récession en Turquie, le pays ait les moyens », note Mme Jabbour, pointant également le risque d’une opposition intérieure de la part d’une opinion publique devenue de plus en plus sceptique quant à l’engagement de son pays dans le chaos syrien »

 « En réalité, Ankara aurait préféré un accord avec les États-Unis pour la mise en place d’une 'zone de sécurité' à la frontière, un scénario qui lui aurait permis de partager le fardeau avec Washington », selon Mme Jabbour.  

Comment gérer les prisonniers djihadistes ?

C’est la grande question qui occupe les pays européens dont des ressortissants ont combattu au sein de l’EI avant d’être capturés par centaines par les forces kurdes lors de l’effondrement du groupe djihadiste.

Depuis plusieurs semaines, M. Trump presse ces pays de rapatrier leurs ressortissants emprisonnés en Syrie, allant jusqu’à menacer de libérer des djihadistes européens.

En autorisant une opération turque contre les YPG, M. Trump cherche aussi à se défausser de cette question sur la Turquie.

 « La Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI dans la zone, capturés dans les deux dernières années », indiquait ainsi la Maison-Blanche dans son communiqué dimanche soir.

Mais l’annonce brusque de M. Trump laisse en suspens l’épineuse question des modalités de ce transfert de responsabilités. Lundi, M. Erdogan a indiqué que Washington et Ankara allaient y travailler, sans avancer de pistes de réflexion.

 « Maintenant, la Turquie va devoir faire face à l’EI, qui montre des signes de tentative de regroupement », souligne M. Cook.

Le porte-parole de M. Erdogan a déclaré lundi que la Turquie « ne laisserait pas » l’EI revenir, « sous quelque forme que ce soit ».

Les Kurdes de Syrie longtemps marginalisés

PHOTO DELIL SOULEIMAN, AFP

Les Kurdes de Syrie ont souffert de décennies de marginalisation et d’oppression et n’ont cessé de réclamer la reconnaissance de leurs droits culturels et politiques.

Les Kurdes de Syrie ont instauré une autonomie fragile sur les territoires qu’ils contrôlent dans le nord du pays en guerre, des zones qui abritent d’importants champs pétroliers et représentent près de 30 % du territoire syrien.

Discrimination

Installés surtout dans le nord de la Syrie, les Kurdes, essentiellement sunnites avec des minorités non musulmanes et des formations politiques souvent laïques, représentent 15 % de la population syrienne, selon les estimations.

Ils ont souffert de décennies de marginalisation et d’oppression et n’ont cessé de réclamer la reconnaissance de leurs droits culturels et politiques.

Neutralité

Dès le début du conflit déclenché en 2011 avec la répression sanglante par l’armée de manifestations prodémocratie pacifiques, le régime fait un geste envers les Kurdes.

Le président Bachar al-Assad naturalise 300 000 Kurdes « apatrides » après un demi-siècle d’attente et de protestations. Ces Kurdes de Syrie s’étaient vus retirer leur nationalité à la suite d’un recensement controversé en 1962.

Les Kurdes vont ensuite tenter de rester à l’écart du conflit. Ils adoptent une position « neutre » envers le pouvoir et la rébellion, essayant d’empêcher les rebelles de pénétrer dans leurs régions pour éviter des représailles du régime.

A la mi-2012, les forces gouvernementales quittent des positions dans le nord et l’est du pays, prises par les Kurdes.  Ce retrait est perçu comme destiné essentiellement à encourager les Kurdes à ne pas s’allier aux rebelles.

« Région fédérale »

En 2013, le Parti de l’Union démocratique kurde (PYD, principal parti kurde syrien) proclame une semi-autonomie.

En 2016 est annoncée la création d’une « région fédérale » composée de trois cantons : Afrine (nord-ouest) dans la province d’Alep, Euphrate (nord) sur une partie des provinces d’Alep et de Raqa et Jaziré (nord-est) qui correspond à la province de Hassaké.

Cette initiative s’apparente à une autonomie de facto, qui reste fragile. Les Kurdes vont alors s’attirer l’inimitié des forces de l’opposition, en plus de l’hostilité de la Turquie voisine.

Ils se dotent d’un « contrat social », une sorte de Constitution. En 2017, les habitants des régions kurdes élisent leurs conseils municipaux.

Antijihadistes

L’aile armée du PYD, les Unités de protection du peuple (YPG), a été dès 2014 l’une des principales forces combattant le groupe djihadiste État islamique (EI).

Début 2015, les forces kurdes, soutenues par les frappes de la coalition conduite par les États-Unis, chassent l’EI de Kobané, à la frontière turque, après plus de quatre mois de violents combats.

En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25 000 Kurdes et 5000 Arabes, tous Syriens, sont créées. Dominées par les YPG, les FDS vont recevoir une aide conséquente des États-Unis, en armement et en formations, mais aussi en soutien aérien.

Deux ans plus tard, en octobre 2017, les FDS chassent l’EI de son fief de Raqa. En mars 2019, elles s’emparent de son ultime bastion syrien, Baghouz.

Opérations turques

Début 2018, la Turquie lance une offensive terrestre et aérienne contre les YPG dans la région d’Afrine. Elle considère ces milices comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une rébellion dans le sud-est de la Turquie depuis plus de 30 ans.

L’offensive intervient après l’annonce par la coalition antidjihadistes de la création d’une « force frontalière » composée notamment de combattants kurdes, un projet qui a suscité la colère d’Ankara.

Déjà, en août 2016, la Turquie avait mené une offensive dans le nord de la Syrie, officiellement pour repousser à la fois les milices kurdes et l’EI.

Lâchés par Trump

Fin 2018, Donald Trump annonce le retrait des militaires américains de Syrie.

Les Kurdes préviennent qu’ils ne pourront mener à bien leur lutte contre l’EI s’ils doivent combattre la Turquie, qui a menacé à plusieurs reprises de lancer une offensive contre les milices YPG.

Mais le 6 octobre 2019, Washington annonce que les troupes américaines vont se retirer des abords de la frontière turque car la Turquie va « bientôt » mettre en œuvre une « opération prévue de longue date » dans le nord du pays. Le retrait commence dès le lendemain.