(New York) Il y a quelque chose de quasiment diabolique dans ce qu’on peut appeler l’affaire ukrainienne. Quelque chose qui fait penser au « scandale » des courriels d’Hillary Clinton qui a permis à Donald Trump de dépeindre sa rivale comme une politicienne corrompue.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Depuis vendredi dernier, des démocrates réclament la destitution du président pour avoir sollicité à nouveau l’aide d’un pays étranger afin de nuire à un adversaire politique. Donald Trump a confirmé hier avoir demandé à plusieurs reprises à son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, d’enquêter sur Hunter Biden, fils de Joe Biden et ancien conseiller d’une société ukrainienne, lors d’une conversation téléphonique remontant au 25 juillet dernier.

Quatre ans plus tôt, presque jour pour jour, le futur président des États-Unis avait lancé cet appel mémorable lors d’une conférence de presse : « Russie, si vous écoutez, j’espère que vous trouverez les 30 000 courriels [d’Hillary Clinton] qui manquent. » Il y a deux mois, il aurait tout simplement passé un coup de fil au président ukrainien pour obtenir un coup de main en vue de sa réélection.

Impossible de croire qu’une telle affaire puisse aider le chef de la Maison-Blanche, n’est-ce pas ? D’autant que la controverse ne porte pas seulement sur l’appel téléphonique du 25 juillet, comme on le verra plus loin. Mais Donald Trump aura peut-être obtenu ce qu’il recherchait depuis des mois : attirer l’attention du grand public sur la « corruption » de son rival potentiel pour l’élection présidentielle de 2020.

Car les médias devront bien expliquer les liens entre les Biden et l’Ukraine. Des liens qui pousseront peut-être des électeurs indécis à conclure que Joe Biden est aussi « corrompu » que Donald Trump.

Un conflit d’intérêts apparent

Mais de quoi parle-t-on, au juste ? Bref retour dans un passé récent : au début de 2016, Joe Biden, alors vice-président, est responsable du dossier ukrainien au sein de l’administration Obama. À ce titre, il exerce des pressions auprès de Kiev pour obtenir le limogeage du procureur général d’Ukraine, Viktor Shokin, accusé de corruption caractérisée. Il va jusqu’à menacer de retenir une garantie de prêt de 1 milliard de dollars promise par les États-Unis à l’Ukraine si Shokin reste à son poste. En mars 2016, le Parlement ukrainien vote en faveur du limogeage de Shokin.

À la même époque, Hunter Biden siège au conseil d’administration de Burisma, une société d’énergie ukrainienne qui fait l’objet d’une enquête ouverte par Shokin. Le successeur de Shokin, Yuriy Lutsenko, continue l’enquête et finit par blanchir Burisma et son propriétaire, Mykola Zlochevsky, en 2017.

Aujourd’hui, Joe Biden jure qu’il n’était pas au courant des affaires de son fils en Ukraine. Et rien ne prouve le contraire pour le moment. Mais la situation présente au moins l’apparence d’un conflit d’intérêts.

Et c’est l’affaire que l’entourage de Donald Trump cherche à relancer depuis plusieurs mois. L’avocat personnel du président, Rudolph Giuliani, a multiplié les démarches auprès du gouvernement ukrainien pour le convaincre de rouvrir l’enquête sur les affaires de Hunter Biden en Ukraine. Le 1er mai dernier, le New York Times a pris le relais de sites conservateurs en détaillant dans un long article de 3000 mots les efforts de l’ancien maire de New York auprès des Ukrainiens et les allégations contre les Biden.

Au 19e paragraphe, le Times écrivait : « Rien n’indique que l’ancien vice-président a tenté intentionnellement d’aider son fils en demandant le limogeage du procureur général. » Mais l’histoire venait de passer des sites conservateurs plus ou moins honnêtes à l’auguste New York Times.

Détail remarquable : Luliia Mendel, jeune pigiste ayant collaboré à l’article du Times, est aujourd’hui porte-parole du président ukrainien.

Collusion et… extorsion ?

Mais l’affaire ukrainienne pourrait se retourner contre Donald Trump. Selon les médias américains, son entretien téléphonique du 25 juillet avec son homologue ukrainien fait partie des actes dénoncés par un lanceur d’alerte dans une plainte officielle portée contre le président américain le 12 août dernier.

Les démocrates de la Chambre des représentants réclament en vain des détails concernant ce signalement déposé auprès de l’inspecteur général des services de renseignement américains. 

Selon la loi, le directeur du renseignement national par intérim, Joseph Maguire, aurait dû communiquer les détails de la plainte au Congrès sept jours que celle-ci a été jugée « crédible » par l’inspecteur général. Il a refusé de le faire, au prétexte que le signalement ne concernait pas un membre de la communauté du renseignement.

Les démocrates du Congrès cherchent aussi à déterminer si Donald Trump a bloqué une aide militaire de 250 millions de dollars à l’Ukraine pendant plusieurs semaines pour forcer son président à enquêter sur Hunter Biden. Coïncidence ou non, cette aide a été débloquée lorsque l’opposition démocrate a commencé à poser des questions à ce sujet.

Soupçonné de collusion, Donald Trump aurait-il en plus pratiqué l’extorsion ? La défense du président nous est familière : les démocrates et les « Fake Medias » reprennent leur « chasse aux sorcières » en Ukraine après avoir échoué en Russie et ailleurs. Pour lui, le véritable problème est « la demande de Joe Biden visant à ce que le gouvernement ukrainien limoge le procureur qui enquêtait sur son fils ».

Diabolique ? Si ça marche pour Donald Trump, on devra répondre par l’affirmative. Mais l’affaire ukrainienne n’en est qu’à son premier chapitre.