Les femmes souffrant de dépendance aux opioïdes doivent surmonter de lourds défis en cas de grossesse pour éviter que leur futur enfant ne soit frappé par des symptômes de sevrage. Une équipe de spécialistes du New Hampshire multiplie les initiatives pour les aider au cœur d’un État qui peine à juguler la crise suscitée par la consommation débridée de médicaments d’ordonnance, d’héroïne et de fentanyl.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Des bébés dans la tourmente

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L’approche multifactorielle préconisée par l’équipe de Moms in Recovery a bien réussi à Jennifer Kinney et à son fils, Barrett, qui est né il y a six semaines sans problème de santé majeur.

Lorsque Jennifer Kinney a appris il y a près d’un an qu’elle était enceinte, ce fut d’abord la joie. Puis l’inquiétude a pris le dessus. Une vive inquiétude.

La jeune femme de 28 ans utilisait alors régulièrement pour se donner un high de la Suboxone – un médicament normalement utilisé pour contrer la dépendance aux opioïdes – qu’elle achetait dans la rue.

Devait-elle arrêter d’en prendre pour protéger son futur enfant ? Qu’adviendrait-il du fœtus si elle se retrouvait en crise en pleine grossesse ?

Comment réagirait son conjoint, très critique de sa consommation passée de stupéfiants, si elle lui révélait qu’elle utilisait actuellement de la Suboxone ?

Risquait-elle par ailleurs de se voir retirer son enfant si elle reconnaissait sa dépendance à des spécialistes en santé ?

La réponse à ses premières questions est venue d’un généraliste qui lui a conseillé avec insistance de continuer à prendre de la Suboxone (contenant de la buprénorphine et de la naloxone), cette fois sous surveillance médicale, à dose réduite.

« Il m’a dit que sinon, je risquais de perdre mon bébé en raison de la violence des symptômes de sevrage que j’allais subir », relate-t-elle.

Le même médecin l’a ensuite orientée vers les responsables du programme Moms in Recovery, qui offre une kyrielle de services aux femmes enceintes aux prises avec la toxicomanie.

Les médecins et thérapeutes qui le chapeautent, rattachés au Darthmouth-Hitchcock Medical Center, un important établissement hospitalier universitaire établi à Liberia, au New Hampshire, cherchent à déterminer la meilleure marche à suivre pour éviter que les bébés à naître ne souffrent du syndrome d’abstinence néonatale (SAN).

Dans les cas les plus sévères, les nouveau-nés peuvent souffrir de tremblements, voire de convulsions, ainsi que de troubles respiratoires. Ils peuvent avoir du mal à se nourrir et souffrir de diarrhée.

Alors que les nouveau-nés en santé séjournent normalement 3 jours à l’hôpital après leur naissance, ceux qui souffrent de SAN requièrent 12 jours de soins en moyenne, selon une récente étude de l’Université du New Hampshire.

Les médecins doivent parfois administrer au bébé de la morphine pour faciliter le sevrage, mais l’équipe de Moms in Recovery réussit à minimiser ce type d’intervention en plus d’écourter sensiblement la durée de leur séjour à l’hôpital.

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La Dre Bonny Whalen, pédiatre membre de l’équipe Moms in Recovery

La Dre Bonny Whalen, pédiatre membre de l’équipe, note qu’un nouveau-né sur dix né dans le cadre du programme a besoin de morphine à la naissance, contre un sur deux il y a quelques années.

Les médecins encouragent les mères à favoriser un contact tactile soutenu avec leur enfant et les font évoluer dans des pièces à l’éclairage feutré, dans un environnement sonore confortable et réconfortant.

Elles reçoivent aussi des « cours » de parentage et de l’aide psychologique pour comprendre les racines de leur toxicomanie et mieux gérer leurs réactions émotives.

La Dre Julia Frew, psychiatre rattachée au programme, explique que les femmes souffrent fréquemment de dépendances variées, dont la cigarette et l’alcool, en plus des opioïdes. Certaines présentent des symptômes de stress post-traumatique imputable à des abus subis dans leur enfance ou dans la rue.

L’approche multifactorielle préconisée par l’équipe a bien réussi à Jennifer Kinney et à son fils, Barrett, qui est né il y a six semaines sans problème de santé majeur.

« Il souffrait de tremblements tout de suite après sa naissance à cause de la nicotine. À part un peu d’irritabilité quelques jours après, il n’a pratiquement pas eu de symptômes » de SAN, relate la jeune mère à La Presse, en allaitant le bambin.

« Aussi, il [son fils, Barrett] n’a pas eu à recevoir de dose de morphine. J’étais très contente. » — Jennifer Kinney, jeune mère ayant souffert d’un problème de dépendance

Jennifer a réussi avant la naissance à mettre cartes sur table avec son conjoint.

« Au début, c’était comme la Troisième Guerre mondiale, mais les choses se sont placées », relève-t-elle.

Arieanna Quinlan, qui doit donner naissance à son premier enfant dans quelques semaines, espère que tout se passera bien.

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Arieanna Quinlan doit donner naissance à son premier enfant dans quelques semaines.

Après être devenue dépendante aux opioïdes d’ordonnance, la femme de 35 ans est passée à l’héroïne, subissant une lente détérioration physiologique, avant de finalement passer à la Suboxone sous supervision médicale.

Sa grossesse a débuté alors qu’elle était déjà sous traitement et le pronostic des médecins de Moms in Recovery est optimiste.

Un moment clé pour agir contre la dépendance

« Je ne voudrais tellement pas empoisonner mon bébé », confie-t-elle avec émotion en caressant son ventre arrondi.

Kristin Smith, de l’Université du New Hampshire, note que les femmes toxicomanes enceintes sont généralement très soucieuses de la santé de leur futur enfant, ce qui constitue une excellente source de motivation pour les convaincre de combattre leur dépendance.

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La Dre Julia Frew, psychiatre rattachée au programme Moms in Recovery

La Dre Frew affirme que plusieurs des futures mères suivies craignent d’être stigmatisées, y compris par le personnel médical, et qu’il est nécessaire de les rassurer.

Une simple prise de sang peut devenir source de traumatisme puisqu’elle est susceptible de leur rappeler la prise de drogues par injection ou de mettre en relief les dommages subis par leurs veines, illustre la spécialiste.

En regroupant toutes les étapes de suivi médical et les interventions thérapeutiques au même centre, situé dans un vieux bâtiment industriel récemment réaménagé, les risques de dérapage sont minimisés. La vie des patientes est aussi simplifiée.

Les responsables du programme ne peuvent assurer aux futures mères que les services de protection de la jeunesse de l’État n’auront pas à intervenir dans leur dossier.

Toutefois, ils insistent sur le fait que la probabilité est faible qu’un retrait de la garde légale soit jugé nécessaire si le processus se déroule correctement et que les patientes suivent leur traitement, y compris après l’accouchement.

Certaines femmes continuent d’ailleurs de revenir avec leur jeune enfant pendant des années pour solliciter de l’aide, notamment d’autres patientes devenues des amies, et réduire les risques de rechute. Des tests d’urine sont faits sur place pour les encourager à maintenir le cap.

Jennifer Kinney a dû rencontrer récemment une représentante des services de protection de la jeunesse chargée de faire le point sur sa situation.

Leur intervention était incontournable, dit-elle, parce qu’elle a commencé tardivement à prendre officiellement de la Suboxone sous supervision médicale, ce qui augmentait les risques pour le bébé.

« J’avais peur, mais j’ai été franche et ouverte par rapport à ce que j’ai fait. Elle m’a dit qu’elle n’était pas inquiète du tout, qu’elle voyait bien que je me préoccupais de Barrett », relate Jennifer.

Elle était peut-être même trop gentille, note la jeune femme, qui s’inquiète de la possibilité que d’autres bébés ne reçoivent pas la protection de l’État qu’ils méritent.

Lorsqu’on lui suggère que l’attitude de la travailleuse sociale à son égard reflète peut-être simplement le fait qu’elle se comporte comme une mère compétente maîtrisant la situation, l’Américaine rougit.

« Peut-être », convient-elle en serrant affectueusement son enfant.

269 Nombre de nouveau-nés ayant souffert du syndrome d’abstinence néonatale (SAN) au New Hampshire en 2015, soit cinq fois plus qu’en 2005

Le syndrome d’abstinence néonatale comparé

NEW HAMPSHIRE 24,4 / 1000 : nombre de bébés ayant souffert du SAN par millier de naissances survenues en milieu hospitalier dans l’État en 2015

ÉTATS-UNIS 5,8 / 1000 : taux équivalent observé pour l’ensemble des États-Unis en 2012. Plusieurs experts avaient déclaré, en considérant ce chiffre, que la prise d’opioïdes en période de grossesse représentait une « crise de santé publique nationale ».

CANADA 5,4 / 1000 : taux moyen au Canada en 2014. Il a triplé sur une période de 10 ans.

Sources : Université du New Hampshire, National Center for Biotechnology Information (NCBI)

Une bataille perpétuelle

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La Presse s’était rendue en janvier 2016 au New Hampshire pour mettre en lumière la crise des opioïdes frappant les États-Unis. Nous avons rencontré de nouveau la semaine dernière certaines des personnes interviewées à l’époque pour voir comment leur situation avait évolué. Leur témoignage illustre à quel point la bataille contre la dépendance est une lutte sans fin.

Kaitlyn Millette : déterminée

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Kaitlyn accueille ses deux enfants un soir sur deux et espère retrouver leur garde formelle à l'automne.

En voyant le sourire lumineux de Kaitlyn Millette, il est pratiquement impossible de deviner la noirceur de son passé. Mère de deux jeunes enfants, dont un garçon turbulent de 6 ans atteint d’autisme, elle lutte depuis des années contre la dépendance aux opioïdes. Les rechutes – et les drames – ont été nombreuses. En 2014, son meilleur ami est mort devant elle d’une surdose. Après que les autorités eurent emporté son corps, elle s’est injecté une nouvelle dose. « De la folie », confie la femme de 26 ans, qui avait recommencé à consommer quelques mois après la naissance de son aîné.

Le même scénario s’est répété après la naissance il y a trois ans du plus jeune, un petit garçon tout sourire, qui « attaque » à la gelée verte imaginaire les visiteurs de sa mère en se prenant pour un fantôme du film Ghostbusters. Kaitlyn, qui, après sa naissance, avait déménagé au Connecticut avec un nouveau conjoint, peu recommandable, a été retrouvée inconsciente, en surdose, un mois plus tard dans sa voiture avec le gamin attaché à l’arrière dans son siège pour bébé. Elle a perdu alors la garde des deux enfants, qui ont été confiés à sa mère après un passage de plusieurs mois dans une famille d’accueil. 

La jeune femme, une fois le choc surmonté, a repris son traitement à base de Suboxone (qui combine buprénorphine et naloxone) et vit aujourd’hui près d’eux, dans un modeste immeuble résidentiel de la ville de Laconia. Elle a créé une entreprise de nettoyage qui fonctionne bien et compte se marier cet été avec son nouveau conjoint, lui aussi en rémission. Kaitlyn accueille ses deux fils un soir sur deux et espère retrouver leur garde formelle à l’automne. « Il a fallu que je perde tout pour ensuite gagner beaucoup », résume-t-elle.

Allyson Vachon : furieuse

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Allyson Vachon et son mari Bobby, en janvier 2016.

Il y a trois ans, Allyson Vachon et sa famille vivaient l’enfer. Ses deux fils, accros à l’héroïne, étaient en crise. Le plus vieux, Seth, vivait dans la rue, à un jet de pierre de la maison, à Franklin. Le second, Jordan, était incarcéré, rattrapé par les vols qu’il multipliait pour alimenter sa dépendance. Son mari et elle avaient la charge à temps plein de l’un des enfants de Sean, le second étant pris en charge par les parents de la mère. Les rebondissements n’ont pas manqué depuis. Seth, qui est âgé de 32 ans, s’est rendu au Massachusetts pour obtenir des soins gratuits qu’il ne pouvait espérer au New Hampshire. Il est revenu brièvement à l’automne et a rechuté avant de se décider à repartir là-bas. « Il m’a dit qu’il ne pouvait pas être ici sans utiliser de drogues », relate Allyson, qui conserve la garde de sa fille. Jordan a réussi aussi brièvement à se libérer des opioïdes et a recouvré sa liberté. Pendant plus d’un an, il a contré efficacement sa dépendance grâce à des injections de naltrexone, qui bloque l’action des opioïdes. L’assurance maladie familiale couvrait son traitement jusqu’à ses 26 ans, mais il a dû l’interrompre quelques mois à l’automne en attendant que Medicaid prenne le relais financièrement. « Il a rechuté dans l’intervalle », s’indigne Allyson. Faute d’avoir respecté ses conditions de remise en liberté, il a été renvoyé derrière les barreaux, où il se trouve toujours. « Le système est fait pour qu’ils échouent, pas pour qu’ils réussissent à s’en sortir. »

Susan Markievitz : hantée

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Susan Markievitz, devant la tombe de son fils, en janvier 2016.

La femme de 69 ans n’a jamais cédé à l’attrait des opioïdes, mais ils l’obsèdent depuis des années en raison des problèmes de toxicomanie de ses fils. Les aînés ont réussi à se tirer d’affaire, mais le plus jeune, Chad, n’a pas eu cette chance. Il est mort à 25 ans dans la résidence familiale après avoir fait une surdose. Susan, qui se rend régulièrement à la tombe du disparu pour se recueillir, doit marquer en juillet le cinquième anniversaire de sa mort. « Pour une raison que je ne saurais expliquer, ça m’affecte particulièrement cette année. Il me manque beaucoup », souligne la résidante du New Hampshire, qui a déménagé récemment à la campagne après la mort de son mari. L’un de ses fils, âgé de 39 ans, demeure avec elle. « Il ne voulait pas que je vive seule », souligne Susan. Même s’il n’a pas rechuté récemment, elle ne peut s’empêcher de se demander s’il consomme parfois en cachette. « Il a été pas mal clean, mais la question de savoir s’il va rechuter me travaille tout le temps », indique-t-elle. Bien qu’elle ait été relativement épargnée depuis quelques années, Susan est constamment sollicitée par des familles qui lui demandent de l’aide pour vaincre la dépendance aux opioïdes. « Je ne suis pas capable de dire non si on me demande mon aide », affirme l’Américaine, qui a décidé de réduire le temps passé sur Facebook pour se préserver. « Chaque fois que j’ouvrais mon compte, j’apprenais que quelqu’un d’autre était décédé. C’est mort après mort après mort », déplore-t-elle.

Michelle Lennon (anciennement Betts) : investie

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En 2016, la pasteure Michelle Betts accueillait les personnes souffrant de toxicomanie dans le sous-sol de l'église qu'elle chapeaute dans la petite ville de Tilton. C'est là qu'elle a rencontré son futur mari, Darryl Lennon (à droite).

Il y a trois ans, la pasteure Michelle Betts accueillait les personnes souffrant de toxicomanie dans le sous-sol de l’église qu’elle chapeaute dans la petite ville de Tilton. C’est là qu’elle a rencontré son futur mari, Darryl Lennon, un ex-marine devenu dépendant aux opioïdes après un grave accident de travail. La religieuse protestante, qui a adopté le nom de famille de son conjoint, a élargi ses activités pour faire face à la croissance des besoins de la population locale. Avec l’aide notamment de fonds locaux et fédéraux consacrés à la lutte contre la crise des opioïdes, elle a mis sur pied un centre d’aide familiale dans un bâtiment voisin de l’église. Près d’une centaine de personnes aux prises avec la dépendance sont suivies chaque semaine par les employés et les bénévoles de l’établissement. Ils reçoivent notamment de l’aide au besoin pour se conformer à des exigences administratives ou judiciaires. Brandon Chartier, devenu dépendant aux opioïdes après un grave accident de motocyclette au début de la vingtaine, suit un programme de formation pour intervenir comme aidant auprès des habitués du centre. « Après avoir fait de nombreux choix qui ont eu des répercussions négatives, j’ai choisi de me mettre dans une position où je peux contribuer à améliorer les choses », résume l’homme de 36 ans, qui connaissait plus d’une dizaine de personnes tuées par leur dépendance. Michelle Lennon note que l’apport de personnes comme Brandon est précieux alors que la situation dans la rue continue d’évoluer, le fentanyl s’imposant comme la drogue de référence. « Il y a plus de ressources qu’avant, mais les besoins continuent de croître », prévient-elle.

Facture salée à l’horizon

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Des manifestants ayant investi le musée Guggenheim de New York – musée qui, comme plusieurs autres, a reçu des dons de la famille Sackler, dont certains membres contrôlent Purdue – jettent des milliers de fausses prescriptions pour l’Oxycontin, le 9 février dernier. Des banderoles rouges déployées aux différents étages affichent également des messages sans équivoque : « 400 000 morts » ; « Honte aux Sackler » ; « 200 morts chaque jour ».

Les semaines se suivent et se ressemblent aux États-Unis pour les fabricants de médicaments, les distributeurs et les chaînes pharmaceutiques accusés d’avoir alimenté la crise des opioïdes.

Les États, les comtés et les villes américaines touchés par l’explosion du nombre de cas de toxicomanie se bousculent pour déposer des poursuites dans l’espoir de leur faire assumer une partie des coûts astronomiques qui découlent de l’épidémie.

On en compte actuellement plus de 1600 à l’échelle du pays et ce nombre ne cesse d’augmenter, prévient en entrevue Richard Ausness, professeur de droit rattaché à l’Université du Kentucky.

Les requêtes jettent dans plusieurs cas une lumière crue sur le comportement des sociétés en question, qui se défendent de toute malversation.

L’une des cibles de prédilection des avocats est la pharmaceutique Purdue, qui a commercialisé agressivement dans les années 90 et 2000 l’Oxycontin, médicament antidouleur vendu sur ordonnance.

L’État de Pennsylvanie a annoncé la semaine dernière qu’il entendait cibler à son tour l’entreprise. Dans un communiqué, le procureur général, Josh Shapiro, a précisé que ses dirigeants avaient activement encouragé la surprescription d’opioïdes grâce à une armée de vendeurs qui avaient réalisé plus de 530 000 visites aux médecins et pharmaciens répartis sur le territoire.

Le risque de dépendance a été largement nié par la firme, qui a même développé, selon la poursuite, la notion de « pseudo-addiction » pour convaincre les médecins d’ignorer les premiers signes de dépendance et de continuer à prescrire leur produit.

« Nous agissons pour les [dirigeants de Purdue] tenir responsables de leur cupidité et de la destruction qu’ils ont encouragée pour faire des profits. » — Josh Shapiro, procureur général de Pennsylvanie

La Pennsylvanie espère suivre le chemin tracé par l’Oklahoma, qui a obtenu en mars 360 millions de dollars d’indemnisation de Purdue et de la famille Sackler, qui la contrôle.

Les dirigeants de Purdue avaient fait savoir dans les semaines précédentes qu’ils n’écartaient pas la possibilité de placer l’entreprise sous la protection de la loi sur les faillites en réponse à la multiplication des poursuites.

L’entente avec l’Oklahoma, selon M. Ausness, était d’abord une « manœuvre de relations publiques » de Purdue, qui tente tant bien que mal de surmonter le barrage de publicité négative suscité par son comportement.

Pharmaceutiques, distributeurs et chaînes de pharmacies

La société est loin d’être la seule à se retrouver sur la sellette puisque les poursuites prennent pour cibles une douzaine de pharmaceutiques ainsi qu’une kyrielle de distributeurs et de chaînes de pharmacies.

Le géant de la distribution McKesson, qui a enregistré des revenus de 280 milliards l’année dernière, a accepté début mai de payer 50 millions de dollars à l’État de Virginie-Occidentale pour clore une procédure de ce type.

Dans sa requête, les autorités alléguaient notamment que l’entreprise avait distribué, sans sonner l’alarme, plus d’un million de doses d’opioïdes en cinq ans dans un comté comptant 25 000 personnes.

Une demi-douzaine d’autres distributeurs et de sociétés pharmaceutiques avaient déjà accepté de verser des indemnisations totales de 63 millions à l’État, qui présente le taux de mortalité par surdose d’opioïdes le plus élevé du pays.

M. Ausness, de l’Université du Kentucky, pense que plusieurs sociétés, Purdue en tête, espèrent régler d’un coup plus de 1500 poursuites réunies à ce stade par un tribunal de Cleveland, dans l’Ohio, en raison de la nature commune des faits allégués.

Il est possible, selon l’universitaire, d’envisager pour ces poursuites un règlement global comme celui qui avait été conclu en 1998 entre les fabricants de tabac et les États qui les poursuivaient. Ces firmes se sont engagées notamment à verser plus de 270 milliards de dollars d’indemnisation au cours des 25 prochaines années.

La conclusion d’un tel règlement était plus facile dans ce cas parce que les sociétés et les plaignants avaient des rôles similaires. La responsabilité juridique des acteurs de la crise des opioïdes s’avère, en théorie, plus compliquée.

M. Ausness pense que des sociétés comme Purdue voudront conclure une entente financière « à l’amiable » si elles peuvent le faire pour une somme raisonnable qui écarte les risques de faillite.

Contester toutes les poursuites devant les tribunaux ne constitue pas vraiment une solution viable puisqu’elle entraînera des frais juridiques faramineux, prévient le professeur.

Un tel règlement, s’il se matérialise, ne marquera pas la fin de l’histoire puisqu’une quarantaine d’États ayant lancé des poursuites ne figurent pas dans la procédure consolidée, ajoute-t-il.

Nombre de villes et de comtés n’ayant pas encore saisi la justice pourraient décider par ailleurs de poursuivre à leur tour, a fortiori si la possibilité d’obtenir un règlement substantiel devient manifeste.

47 600 Nombre de morts par surdose d’opioïdes en 2017 aux États-Unis (notamment les médicaments d’ordonnance, l’héroïne et le fentanyl)

Source : Centers for Disease Control and Prevention