L’influence des États-Unis étant si grande sur les vies des citoyens non américains, on me pardonnera de signer une chronique sur Joe Biden, qui vient de sauter dans la mêlée présidentielle. Je me sens concerné.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

L’ex-vice-président de Barack Obama brigue l’investiture démocrate, il veut affronter Donald Trump. Êtes-vous rassurés ? Pas moi.

Joe Biden s’est présenté à la présidence — aux États-Unis, vous vous « présentez à la présidence » dès que vous briguez l’investiture de votre parti — deux fois, en 1988 et en 2008. Les deux fois, il a eu autant d’impact que si vous tentiez d’arrêter la pluie en dansant. Il n’a jamais été dans le coup.

Sa renommée actuelle n’est attribuable qu’à une personne : Barack Obama, qui l’a choisi en 2008 pour être son colistier. Biden a ainsi tiré l’équivalent historique d’un billet de Loto-Québec « Gagnant à vie », vu le symbole qu’incarnait M. Obama, premier président noir de ce pays qui avait si mal traité sa population noire.

Joe Biden est un gaffeur invétéré, dont la campagne de 1988 a pris feu parce que des extraits de ses discours de campagne avaient plagié des discours du chef travailliste britannique Neil Kinnock et du président Kennedy. Ah, oui, il a aussi été surpris à gonfler l’importance de ses succès scolaires comme étudiant en droit…

Son travail pro-establishment au Sénat, où il a été élu une première fois en 1972, et sa connaissance des dossiers internationaux lui ont valu d’être sélectionné comme colistier par ce sénateur junior de l’Illinois qui allait devenir le 44e président des États-Unis.

Gaffeur, Biden ? Il a vanté le sénateur Obama en 2007 en le décrivant comme « le premier politicien noir “mainstream” qui est éloquent, intelligent, propre et beau bonhomme »…

Il avait dû s’excuser de cette description stupide qui rabaissait tous les politiciens noirs de l’histoire moderne des États-Unis.

Raciste, Biden ? Non. On voit mal comment Obama aurait sélectionné un raciste comme colistier. Mais comme sénateur, Biden a voté pour des lois qui ont eu pour effet de perpétuer la criminalisation à outrance des populations noires, au nom de la sacro-sainte guerre à la drogue et au crime.

Parlant de votes qui vieillissent mal... ce bon vieux Joe a voté pour l’invasion de l’Irak.

Et il y a toutes ces interactions malaisantes avec des femmes, qui faisaient l’objet de blagues bien avant que des femmes — des démocrates — ne dénoncent récemment la façon dont Biden, alors vice-président, les avait touchées…

Oh, rien de directement sexuel, non. Biden est plutôt le genre de mononcle qui entre dans la bulle de femmes qu’il connaît à peine sans s’annoncer pour leur donner un langoureux massage d’épaules non sollicité…

Parlant d’interactions avec les femmes, Biden présidait en 1991 le comité de la Justice chargé d’étudier la candidature à la Cour suprême de Clarence Thomas, quand une jeune femme du nom d’Anita Hill a accusé M. Thomas de harcèlement sexuel. Le comité s’est transformé en chasse à la sorcière, sorcière qui fut Anita Hill, pas le juge (qui reçut le feu vert du comité).

Bref, Biden est comme Hillary Clinton : une mauvaise candidature issue de l’establishment, qui aura de la difficulté à mobiliser les forces progressistes pour faire du bénévolat en son nom et surtout pour aller voter, le jour J.

Qu’il soit le candidat favori présentement chez les démocrates (27 % des intentions de vote, parmi la vingtaine de candidats) est profondément désespérant et dit surtout une chose : le Parti démocrate a de la misère à accoucher d’une candidature à la hauteur du phénomène Trump.

On peut croire que Donald Trump a été élu uniquement par ressentiment racial, par des hordes d’imbéciles. On peut. Et il y a certainement des racistes qui ont voté pour lui parce que Trump sait comment manipuler les peurs des électeurs blancs envers leurs acquis. Mais il y a aussi des millions d’Américains, dans le pays le plus riche et le plus inégalitaire du G7, qui en ont eu assez de la vieille politique qui ne fait qu’enrichir les plus riches et appauvrir les pauvres…

Là-dessus, Biden est tout aussi mou que l’establishment de son parti : il a commencé à sérieusement parler d’inégalités une fois qu’il a quitté la Maison-Blanche. N’oubliez pas que, quand Hillary Clinton a perdu en 2016, c’était aussi un désaveu de cet establishment démocrate.

C’est à l’image de son dossier législatif, qui vieillit aussi mal que la mode masculine des années 70 : Joe Biden a toujours (ou presque) voté pour des projets de loi qui plaisaient énormément aux banques…

Au détriment des familles qui font affaire avec ces banques.

Déjà, il y a 20 ans, l’un des surnoms de Joe Biden était « le sénateur de MBNA », du nom d’une compagnie de carte de crédit basée dans son État, le Delaware. Chic, un autre candidat à la présidence qui couche avec Wall Street !

Ce n’est pas qu’il ait 76 ans qui m’énerve dans la candidature de Joe Biden, c’est plutôt qu’il est fondamentalement ce que Joe Biden était à 46 ans : une sympathique guirlande qui s’enfarge dans ses bottines, ce qui nous fait oublier qu’il a souvent voté du mauvais côté de l’Histoire.

Une guirlande ne battra pas Trump en 2020.