Victimes des conspirationnistes: l'horreur après l'horreur

Le 14 décembre 2012, un tireur fou fait... (Photo archives AP)

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Le 14 décembre 2012, un tireur fou fait irruption dans l'école de ses enfants à Sandy Hook, au Connecticut, et tue une vingtaine d'élèves avant de se donner la mort.

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Les familles de victimes de fusillades meurtrières aux États-Unis qui ont vécu l'horreur doivent de plus en plus souvent composer avec les interventions délirantes de parfaits inconnus qui les accusent d'avoir pris part à une mise en scène. Le phénomène des hoaxers, ces conspirationnistes qui défendent activement leurs théories, gagne en importance dans le pays et trouve un large écho à travers les réseaux sociaux.

UN PÈRE QUI DIT NON

La date du 14 décembre 2012 est gravée à jamais dans la mémoire de Leonard Pozner.

Ce jour-là, un tireur fou fait irruption dans l'école de ses enfants à Sandy Hook, au Connecticut, et tue une vingtaine d'élèves avant de se donner la mort. Le carnage, qui choque l'Amérique, emporte Noah, le fils des Pozner. Sa soeur jumelle et leur aînée s'en tirent indemnes, physiquement.

Le garçon de 6 ans aux joues rebondies est criblé de balles. L'une d'elles emporte sa mâchoire, une autre pulvérise sa main gauche. Aux funérailles, les parents décident d'exposer sa dépouille en l'état en voilant une partie de son visage avec un mouchoir.

La mère de Noah espère secouer les esprits et favoriser une réflexion collective sur les armes. Le gouverneur du Connecticut, en voyant la scène, pleure.

Le couple, qui est séparé, entre dans une longue période de deuil qui appelle, en principe, le respect et la retenue.

C'est alors que les messages commencent à affluer. Par Facebook, sur YouTube, dans des blogues où des photos de Noah sont décortiquées pour étayer un supposé complot.

Des individus que les Pozner ne connaissent pas les accusent d'avoir mis en scène la mort de leur garçon, d'être les acteurs d'une tentative de manipulation grossière. Le ton est agressif, parfois carrément menaçant.

Plusieurs martèlent que Sandy Hook est un «false flag», une opération clandestine visant à tromper les Américains pour les amener à renoncer à leur droit de porter des armes.

Leonard Pozner est «dégoûté par ce qu'ils disent» mais il n'est pas complètement surpris.

Le consultant en informatique s'est lui-même déjà intéressé aux théories du complot et écoutait régulièrement l'un des ténors en la matière, Alex Jones, qui anime une populaire émission de radio et le site Infowars.

Dans les mois suivant le drame, le controversé personnage évoque en ondes l'idée que des acteurs ont participé à Sandy Hook. Il va rapidement plus loin et claironne en ondes qu'il s'agit purement et simplement d'une mise en scène, que personne n'est mort.

Leonard Pozner lui écrit, en vain, pour le convaincre de cesser ces allégations ubuesques, qui enflamment les esprits déjà fiévreux de son auditoire. Plus de messages affluent, ciblant les parents de Noah et d'autres familles touchées par la fusillade.

«J'en reçois encore aujourd'hui», relève en entrevue M. Pozner, qui mène campagne depuis des années pour protéger la mémoire de son fils et contrer la montée en puissance de ces adeptes de théories du complot.

Chaque jour, l'homme de 50 ans traque en ligne les images de Noah et les commentaires qui traitent, sur un ton diffamatoire, du drame.

Chaque fois qu'il en découvre, il écrit aux médias sociaux concernés et aux entreprises qui les chapeautent pour leur demander de les retirer.

M. Pozner a créé HONR, une organisation appuyée par une centaine de bénévoles, qui l'aide dans l'exercice et fait la même chose pour les familles d'autres victimes de fusillades ciblées par des messages abusifs.

La pratique s'est en effet répandue depuis Sandy Hook. Chaque fois qu'un nouvel incident meurtrier survient, les hoaxers se déchaînent. Des morts dans un cinéma à Aurora ? Fabrication ! Des dizaines de morts à Las Vegas, documentés par des dizaines de vidéos ? Grossière manoeuvre ! Mise en scène !

Nombre de personnes qui critiquent le mouvement des conspirationnistes pensent qu'il vaut mieux ignorer leur rhétorique. Mais Leonard Pozner pense que c'est une grossière erreur. Grâce à cette passivité, le mouvement a crû avant de sortir de l'ombre. Il occupe aujourd'hui une place non négligeable dans le débat public.

L'élection de Donald Trump à la présidence américaine est la conséquence la plus évidente, dit-il, de ce qui arrive «en mettant la tête dans le sable».

Le chef d'État américain, un admirateur déclaré d'Alex Jones qui a longtemps défendu des théories de complot incluant celle voulant que Barack Obama ne soit pas un citoyen américain, constitue aux yeux de M. Pozner une «émanation» directe de ce courant de pensée.

Les parents de Sandy Hook ont récemment écrit à la Maison-Blanche pour demander que le président témoigne de ce qui s'est passé à l'école en 2012 et fasse taire les détracteurs des familles. La missive est restée sans réponse.

Le politicien n'est pas le seul représentant de l'ordre à faire la sourde oreille, relève M. Pozner, qui a dû composer au cours des dernières années avec des policiers peu compréhensifs.

Pour lui nuire, des conspirationnistes ont affirmé à la police qu'il maltraitait ses enfants, déclenchant une enquête qui lui a causé des maux de tête.

Il reçoit par ailleurs régulièrement des menaces de mort. La photo de sa maison avec l'adresse a été mise en ligne à plusieurs reprises, le forçant à déménager une demi-douzaine de fois. Il ne diffuse, pour des raisons de sécurité, aucune photo récente de sa personne.

Ces précautions sont nécessaires parce que les conspirationnistes dit-il, haïssent au plus haut point l'action qu'il mène pour les priver de leurs canaux de communication.

«Pour beaucoup de ces fêlés, leur activité de hoaxer est la meilleure chose qui se passe dans leur vie. Si quelqu'un essaie de leur enlever, ils le prennent très mal.» - Leonard Pozner

Le père de famille a notamment contribué par ses plaintes à la révocation d'un professeur d'université qui le harcelait par rapport à Sandy Hook. L'homme était, ironiquement, un spécialiste des théories du complot et des médias.

M. Pozner a aussi obtenu à la fin de 2016 la condamnation à plusieurs mois de prison d'une résidante de Floride qui le bombardait de courriels et le menaçait pour le faire taire.

«Les conspirationnistes sont très attachés à la liberté d'expression pourvu que c'est leur parole qui s'exprime», relève-t-il.

L'entrepreneur, qui est aujourd'hui établi dans le sud des États-Unis, n'a aucune intention d'arrêter sa campagne.

«Qui accepterait que l'image de son fils mort soit traînée dans la boue ?», demande-t-il.

PROFITER DES HOAXERS ?

Leonard Pozner, qui a perdu un fils dans la fusillade de Sandy Hook, estime que les entreprises permettant aux conspirationnistes de relayer en ligne leur rhétorique haineuse contribuent au développement du mouvement. Et qu'elles devraient être tenues responsables de leurs actions... ou de leur inaction.

L'organisation qu'il a créée pour monitorer les réseaux sociaux signale régulièrement du contenu problématique aux entreprises concernées et leur demande de le retirer, avec un succès variable.

«Elles sont très déconnectées du problème. On reçoit souvent un message laconique dans lequel elles nous informent qu'elles vont regarder ce qu'il en est et il n'y a pas de suite», relate-t-il.

Google, qui est propriétaire de YouTube, une plateforme populaire auprès des conspirationnistes, se montre assez réactif aux demandes, relève M. Pozner, qui se montre beaucoup plus critique de Twitter et de Facebook.

L'entreprise de Mark Zuckerberg, sous forte pression en raison des allégations d'ingérence russe ayant marqué l'élection américaine, rechigne à intervenir, incluant pour les adeptes de théories du complot virulents. «Ils ont encore beaucoup de chemin à parcourir», relève M. Pozner.

L'homme de 50 ans en a particulièrement contre Wordpress.com et sa société mère, Automattic, qui offre aux utilisateurs une manière de créer à peu de frais un blogue.

«Ils défendent le contenu des utilisateurs sans condition. Qu'il y ait des photos de mineurs, des questions de copyright ou quoi que ce soit d'autre, ils ne veulent rien entendre. Ils menacent même de poursuivre si on porte plainte», relate M. Pozner.

D'autres entreprises sont aussi dans la ligne de mire de son organisation, incluant PayPal, qui est utilisé par des conspirationnistes pour recueillir des fonds en soutien à leurs activités.

L'entreprise, note M. Pozner, prélève un pourcentage sur les transactions effectuées en ligne et profite du coup indirectement du mouvement. Ses dirigeants ont accepté à quelques reprises de bloquer leurs services après avoir été alertés de situations problématiques.

«De mon point de vue, ce que les conspirationnistes font représente un crime haineux. Ils incitent à la haine en ligne et cherchent à recueillir de l'argent pour intensifier leurs actions », souligne-t-il.

Colleen Seifert, professeure de psychologie de l'Université du Michigan, estime que les entreprises qui relaient passivement le discours de ces conspirationnistes se montreront plus réceptives aux doléances de personnes comme M. Pozner lorsque les poursuites vont se multiplier.

«Les journaux publiaient un peu ce qu'ils voulaient à leurs débuts jusqu'à ce qu'ils soient tenus responsables de leurs actions par les tribunaux », dit-elle.

Le même phénomène, pense la professeure, va survenir en ligne. «Pour l'instant, c'est toujours le far west en ligne », conclut Mme Seifert.

DES MOTIVATIONS DISPARATES

Les personnes qui décident de harceler les familles de victimes de crimes violents en leur reprochant de prendre part à un complot ont des profils et des motivations qui varient largement.

Leonard Pozner, qui subit depuis des années les attaques de conspirationnistes d'horizons divers, les place dans quatre grandes catégories.

La première, dit-il, regroupe des individus qui sont profondément heurtés par l'évènement et qui cherchent une manière, émotivement, de ne pas avoir à accepter l'horreur.

Christopher French, un professeur de psychologie anglais rattaché à l'Université de Londres, expliquait récemment dans la revue Scientific American qu'il existe chez l'être humain un «biais de proportionnalité» qui l'amène, dans la même veine, à penser que les «grands évènements ont de grandes causes».

Ce biais favorise l'adhésion aux théories du complot, estime le chercheur, qui l'évoque notamment pour expliquer pourquoi tant d'Américains ont du mal à accepter l'idée que l'ex-président John F. Kennedy ait été tué par un tueur isolé.

Deux autres chercheurs qui ont publié un livre sur les adeptes de théories du complot, Joseph Uscinski et Joseph Parent, relevaient par ailleurs dans la même revue que l'anxiété et le sentiment de perte de contrôle sont susceptibles d'amener les gens à faire des associations non fondées.

Des désastres et d'autres situations très stressantes «poussent les gens à concocter, à adopter et à répéter des théories du complot», relèvent-ils.

La seconde catégorie identifiée par M. Pozner regroupe des libertariens qui craignent comme la peste toute intervention de l'État et tendent à imaginer une action souterraine du gouvernement dans des sphères diverses.

Colleen Seifert, une psychologue de l'Université du Michigan, note en entrevue que les adeptes du port d'armes, très nombreux aux États-Unis, sont sensibles à tout évènement pouvant entraîner une remise en question de leur droit sur ce plan.

Les fusillades d'envergure les préoccupent donc particulièrement. Ces individus, dit-elle, sont susceptibles de faire une «lecture motivée» des informations diffusées par les médias et vont avoir tendance à chercher des versions plus conformes à leurs intérêts.

Leonard Pozner place dans une troisième catégorie les gens qui «ont besoin d'haïr quelqu'un» et qui sont constamment à la recherche de nouvelles cibles pour donner libre cours à ce sentiment.

Les trolls, qui voient le harcèlement comme une forme de jeu pervers auquel ils s'adonnent sans aucune considérable morale pour leurs victimes, représentent à ses yeux une autre catégorie bien qu'elle s'apparente à la précédente.

Quelle que soit leur motivation, note M. Pozner, les hoaxers se comportent tous après un moment comme les membres d'une secte étroitement tissée que le père de famille compare à un «regroupement planétaire d'idiots du village».

Les médias traditionnels, dans leur univers, sont à proscrire puisqu'ils sont systématiquement considérés comme étant partie intégrante des complots dénoncés.

«Les hoaxers s'informent uniquement sur des sites spécifiques. Ils ne consomment que ce qui circule dans leur bulle de haine et d'extrémisme», relève M. Pozner, qui a tenté à quelques reprises d'entrer en contact avec des gens qui le harcelaient pour discuter de leur point de vue.

«Ils ne veulent rien savoir de parler avec moi parce qu'ils ont leur propre version de la vérité. Ils sont dans leur propre monde. L'un d'eux a même porté plainte contre moi pour harcèlement parce que je lui avais envoyé un courriel», souligne-t-il.




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