Ils n'étaient pas très nombreux, quelques centaines tout au plus. Mais ils étaient gonflés à bloc. Pendant une bonne partie de la journée d'hier, des manifestants ont semé la pagaille au centre de Port-au-Prince. Ils ont lancé des pierres, brûlé des pneus, saccagé des autos.

Mis à jour le 19 nov. 2010
Agnès Gruda, envoyée spéciale LA PRESSE

Coiffés de casques bleus en forme de pots de chambre, ils ont joué au chat et à la souris avec la police, qui a tenté de les stopper en tirant des balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Mais leur véritable cible, c'était la MINUSTAH, la force de stabilisation des Nations unies qu'ils croient responsable de l'épidémie de choléra qui a déjà fait plus d'un millier de victimes en Haïti. Et dont ils exigent le départ.

 

«Il faut que les criminels qui ont jeté des matières fécales dans la rivière soient jugés!» Comme d'autres manifestants, l'enseignant Josué Merilien croit dur comme fer qu'un contingent népalais de l'ONU a délibérément contaminé la rivière Artibonite, où l'épidémie a pris naissance.

«Le choléra est en train d'envahir le pays. La MINUSTAH ne fait qu'aggraver nos problèmes, il faut qu'elle parte», dénonçait-il hier.

Un début pacifique

La manifestation a commencé pacifiquement, près du Champ-de-Mars, cette vaste place au centre de la capitale qui, depuis le tremblement de terre du 12 janvier, a cédé la place à un immense bidonville. «MINUSTAH c'est le caca, MINUSTAH c'est le choléra», scandaient les manifestants.

À un moment, le groupe a remonté l'une des grandes artères de la ville, l'avenue Bourdon, vers une base de Casques bleus. La tension devenait de plus en plus palpable. Dans la foule, pas une seule femme. Que des hommes. Et quelques garçons, les poches remplies de pierres.

Dans un des incidents les plus violents de cette journée d'émeutes, les manifestants ont lancé des pierres sur un véhicule blanc abritant une dizaine de Casques bleus brésiliens.

Alexis Clérius, un homme dans la quarantaine qui marchait au pas de course en brandissant un morceau de ciment au bout du bras, n'hésitait pas à annoncer ses couleurs: «Je veux provoquer l'ONU!»

Le groupe se déplaçait sans cesse, courant dans les rues et essayant de semer la police. Il laissait derrière lui des rues jonchées de détritus et des colonnes de fumée s'élevant dans l'air.

Par moments, le message devenait plus politique: rue du Bois Vernat, des manifestants ont fabriqué un faux cercueil avec des affiches électorales de Jude Célestin, candidat à la présidentielle du 28 novembre, qui a l'appui du président actuel, René Préval.

Mais pourquoi donc les Nations unies auraient-elles fait exprès pour propager le choléra? «L'ONU est venue ici pour nous tuer, elle empoisonne notre eau, elle veut déstabiliser ce pays», a lancé un des manifestants.

«Occupation»?

Plusieurs réclamaient une «réparation» pour les familles des victimes. Certains faisaient allusion à une photo qui a circulé sur l'internet et où l'on voit un camion portant l'inscription «UN» déverser une eau brunâtre dans une rivière.

Et en cette journée de fête nationale où Haïti commémorait une grande bataille qui lui a permis de chasser les Français et d'accéder à l'indépendance, le mot «occupation» était sur toutes les lèvres.

«Tout ce que je veux, c'est que mon pays soit indépendant», a confié Jean-Pierre Olriche, étudiant de 22 ans.

Mais, au-delà du groupe de protestataires, l'idée du départ des troupes internationales était loin de faire l'unanimité. «La MINUSTAH nous donne la sécurité, si elle s'en va, ici, ça va se remettre à tirer», croit Phozer Louis, notre guide dans le quartier populaire de Cité Soleil. «C'est sûr que j'aimerais que la MINUSTAH quitte ce pays, mais avant, il faut qu'on se réorganise. Nous ne sommes pas prêts.»

Malgré les colonnes de fumée et les images d'hommes en colère, la manifestation d'hier n'était pas plus effrayante qu'une émeute de la Coupe Stanley à Montréal... Mais les événements d'hier faisaient écho au mouvement de protestation contre les Casques bleus qui sévit depuis plusieurs jours dans la deuxième ville du pays, Cap-Haïtien. Et où, sous prétexte de punir ceux qu'ils croient responsables de la nouvelle catastrophe qui s'abat sur leur pays, des manifestants sont en train de mettre en danger la vie de leurs compatriotes.

Une ville isolée

Depuis quatre jours, cette ville est coupée du reste du pays. L'aéroport est fermé. Les manifestants ont dressé des barrages qui ferment toutes les routes donnant accès à Cap-Haïtien.

Résultat: les organisations humanitaires ne peuvent plus faire leur travail. «Depuis lundi matin, nous avons dû arrêter toutes nos interventions. Les rues sont bloquées physiquement et nous ne pouvons pas nous rendre dans les bidonvilles où on travaille», dit Julie Schindall, d'Oxfam. Dans ces bidonvilles, Oxfam nettoie l'eau avec du chlore pour la purifier. Or, qui dit eau sale dit choléra...