Le policier montréalais Hugo Letellier nous donne rendez-vous à l'intersection du boulevard des Industries et de la Route nationale 1, tout près de l'aéroport de Port-au-Prince. «Garez-vous là et attendez-nous, dit-il au téléphone. Quand vous verrez passer le convoi de l'ONU, nous serons dans le camion immatriculé 23 020. Vous ne pouvez pas nous manquer. On va s'assurer de faire une place à votre véhicule dans la colonne.»

Tristan Péloquin LA PRESSE

Quatre autres agents de la police de Montréal et lui, en mission spéciale à Haïti pour la MINUSTAH, ont été désignés ce matin pour livrer 4,5 tonnes de nourriture à un orphelinat de 500 enfants, à Croix-des-Bouquets, tout près de la frontière dominicaine.

 

Plus d'une heure après le coup de fil, le convoi apparaît. Les six camionnettes roulent à fond de train, sirènes hurlantes. Impossible de se glisser dans le convoi, il faudra le suivre. Pendant quelques kilomètres, ça ne pose aucun problème. Mais en arrivant dans le quartier Cazeau, les choses se corsent rapidement. La circulation est lourde et les conducteurs haïtiens n'hésitent pas à couper la route aux camions de l'ONU. Le convoi est momentanément séparé.

On comprend vite la cause du chaos: quelques mètres plus loin, dans la direction opposée, un autre convoi alimentaire de l'ONU est pris d'assaut par une foule. Des gens courent dans tous les sens devant un groupe de militaires de l'ONU qui brandissent leurs armes. Ce n'est pas une émeute, mais presque.

Au milieu du désordre, un policier portant un écusson du SPVM à l'épaule apparaît soudainement. C'est Serge Bouliane, normalement lieutenant-détective à l'unité des agressions sexuelles, qui a pris l'initiative de sortir de l'une des camionnettes blanches pour jouer les agents de circulation dans la cohue. En quelques gestes bien exécutés, il ordonne aux voitures de se ranger et réussit à rétablir l'unité du convoi, qui repart en trombe vers Croix-des-Bouquets.

«Quand on sort comme ça dans la rue, on s'expose. C'est un risque sérieux. On ne sait jamais comment les gens vont réagir», explique plus tard Hugo Letellier, qui travaille normalement comme sergent superviseur au poste de quartier 7, dans l'arrondissement de Saint-Laurent. Risquées ou pas, les initiatives comme celle du lieutenant-détective Bouliane sont néanmoins nécessaires: «Nous avons 225 sacs de soja, 50 sacs de riz et plein de bidons d'huile dans les camionnettes. Imaginez ce qui se serait produit si quelqu'un avait fracassé une fenêtre», lance le policier.

Confusion

Trente bonnes minutes de route plus tard, le convoi débouche finalement dans un chemin de campagne poussiéreux qui mène à une ferme américaine. On n'y manque visiblement de rien. Aucun orphelin en vue. «On s'est peut-être trompés d'endroit», annonce Serge Bouliane. Un grand classique de l'aide humanitaire.

Après moult vérifications avec la base de la MINUSTAH, les policiers montréalais obtiennent toutefois la confirmation qu'il faut débarquer la cargaison. «Ce n'est pas un orphelinat pour le moment, mais demain, nous allons cueillir 500 enfants en autobus dans les rues et les orphelinats de Port-au-Prince pour les emmener ici», explique Alain Jaffre, dépêché par le Programme alimentaire mondial pour coordonner l'installation de tentes qui ont été fournies par le gouvernement japonais.

La ferme, qui est tenue par un Américain au fort accent néerlandais, est pourvue d'une clinique, d'une école, d'une église et d'étangs ou l'on élève des poissons. «Les enfants seront bien, ici», remarque Hugo Letellier, en nage après avoir transporté avec ses collègues plusieurs sacs de riz de 45kg dans l'entrepôt de la ferme.

Sans tarder, ils reprennent la route vers l'enfer de Port-au-Prince. L'opération a duré plus de six heures. Ce sera leur seule mission de la journée.