Un homme marche péniblement avec une canne. Il s'arrête devant l'école, un des derniers bâtiments encore debout. C'est son école. Il habitait tout près.

Mis à jour le 21 mars 2011
Yves Boisvert LA PRESSE

Il a vu les images à la télé du sauvetage des enfants et de quelques réfugiés sur le toit. Il vient voir par lui-même.

Il voit des champs couverts des restes chaotiques de milliers de vies.

Des voitures par dizaines, par centaines même, sont plantées partout. Mais aussi des bateaux, des morceaux de taule, des pattes de table, des filets de pêche, des planches, un tricycle, une roue de secours et, posée dessus, une pantoufle avec une tête d'ours.

Un autobus est encastré à l'étage supérieur d'une maison.

Sato Riyuichira, 27 ans, accepte de monter dans notre voiture. Il reste silencieux, les yeux pleins d'eau. Puis il voit un petit pont qui enjambe un bras de mer, que les autorités ont condamné.

«Ooh...»

L'interprète lui demande ce qu'il y a.

«Je suis venu si souvent ici... L'an dernier, j'ai amené mon fils de 3 ans. Je lui ai dit: «Regarde, papa te montre le plus bel endroit du monde.»

«Je venais voir le soleil se coucher exactement ici. La nuit, on faisait des feux d'artifice...

«Tout est disparu...

«Je sais que j'ai perdu plein d'amis d'enfance, mais je ne sais pas lesquels.

«Je n'aurais jamais pensé qu'une vague pourrait tout emporter comme ça.»

Même le plus bel endroit du monde.

Nous sommes à Natori, ville à 20 km de Sendai, en bord d'océan. Il y avait ici un port de pêche et une plage très populaire, mais les gens vivaient surtout de diverses industries installées dans les environs.

On y voit quelques rizières, maintenant couvertes de tout ce que la vague a projeté.

On y voit aussi d'immenses champs, où se dressent des maisons.

Mais ce ne sont pas des champs. En marchant autour, on voit les fondations des maisons qui ont été arrachées.

Ce sont des rues et des rues et des rues qui ont été rayées d'un trait.

Subsistent ici et là quelques maisons inexplicablement épargnées ou dont il ne reste que la partie supérieure.

«C'est comme après une guerre», dit Yoshiyuki Arakawa, 49 ans.

Il marche sur les lieux, incrédule, avec ses trois enfants. Il a perdu ses parents. «J'ai essayé de les avertir, je n'ai pas réussi...» Ses enfants ont perdu des amis.

«Il faudra 10 ans pour reconstruire tout ça», dit-il.

Au loin, des équipes, qui ont commencé par dégager les routes, s'affairent maintenant à faire des tas des débris.

Comme nous partons, l'homme nous rappelle.

«Il y a au moins une bonne nouvelle que je veux vous donner: j'avais perdu mon chien, mais après une journée, il est revenu...»

Natori n'est qu'une des villes rasées par le tsunami. Elle est facile d'accès, tout près de Sendai, ville d'un million d'habitants suffisamment importante pour avoir son métro. Le centre de Sendai, loin de la côte, a été épargné.

Mais des communautés comme Natori, il y en a sur des kilomètres de côte.

Rencontrée hier à Sendai, une équipe de journalistes australiens qui a survolé la région en hélicoptère se disait convaincue que le bilan d'environ 20 000 morts et disparus, qui grimpe chaque jour, est loin d'être final.

«On suivait la côte et on cherchait la fin de l'impact du tsunami... Et ça n'arrêtait jamais, dit l'un d'eux. Les secours commencent tout juste à arriver plus au nord.»

Un homme m'indique que quelques maisons encore sur pied ont un toit recouvert de tuiles japonaises traditionnelles. «C'est une technique ancestrale, c'est extrêmement solide, regardez...»

Mais il se rend bien compte qu'on voit surtout les 50 ou 100 maisons disparues pour chaque maison qui a tenu, toutes tuiles confondues.

Il balaie le paysage et en conclut que «l'homme n'est pas grand-chose».