Les autorités japonaises sont toujours sur les dents avec la menace nucléaire qui plane sur le pays. Pendant ce temps, la crise humanitaire qui touche des centaines de milliers de sinistrés continue de faire des ravages. Notre journaliste Nicolas Bérubé s'est rendu à Sendai, une des villes les plus touchées par la catastrophe.

Mis à jour le 18 mars 2011
Nicolas Bérubé, envoyé spécial LA PRESSE

Le long de la route 4, qui monte vers Sendai, des voitures sont plantées dans les toits des restaurants. Des semi-remorques sont écrasés comme des canettes vides. Une grande roue, au-dessus d'un parc d'attractions explosé, annonce l'arrivée dans la pire ville du monde.

On pourrait dire que la région côtière est détruite, mais ça ne serait pas exact. Le tsunami a avalé toute trace de présence humaine. Il a recraché un sol gris et boueux qui évoque la surface de la Lune.

Au milieu du désastre, dans la pénombre, des travailleurs en combinaison fluorescente dirigent la circulation. Les principales artères ont été dégagées, mais bien des rues résidentielles sont toujours saturées de débris: voitures, poteaux de téléphone, grues, toitures. Une fine neige tombe en silence.

Ken Kikuchi habitait dans l'une des maisons rasées par l'océan. Il était au travail quand le tremblement de terre s'est produit, à 14h46, vendredi dernier. Le tsunami a frappé quelques minutes plus tard.

«Je ne veux pas imaginer ce qui me serait arrivé si le tsunami avait eu lieu durant la nuit», dit l'homme de 28 ans.

M. Kikuchi est allé inspecter les décombres pour essayer de trouver des objets intacts, mais il a fait demi-tour après avoir aperçu des morceaux de corps. «C'était impossible à supporter.»

Depuis, il dort avec sa femme dans la banque où il travaille, au centre-ville de Sendai, à quelques kilomètres des côtes, un quartier endommagé par le séisme mais que les flots ont épargné. Il n'a perdu personne de sa famille dans la tragédie, mais des gens qui se sont réfugiés comme lui à la banque n'ont toujours pas réussi à retrouver des proches.

La nourriture se fait rare, dit-il. Les secouristes ne passent pas souvent. Les restaurants sont fermés. Il fouille dans son sac et en sort deux bananes, qu'il offre à des étrangers.

150 disparus

Le quartier Shichigahama, densément peuplé, est situé en banlieue de Sendai, au bord d'une baie qui donne sur l'océan Pacifique. Les secouristes ont dégagé les rues et l'on peut y circuler à peu près normalement.

Il y avait là un port de plaisance. C'est difficile à concevoir puisqu'il n'en reste rien.

Au loin, au milieu d'une mer de boue, une unique maison gît renversée, sa toiture plantée dans le sol. Près de la forêt, des camions curieusement tordus sont emmêlés, à un demi-kilomètre de la route.

Quand l'alerte au tsunami est arrivée, des résidants ont trouvé refuge dans les collines qui ceinturent la baie. Ils ont vu arriver le tsunami, sachant que des voisins étaient encore pris chez eux. Près d'une semaine après le désastre, plus de 150 personnes manquent à l'appel.

Le directeur de la préfecture, Tadashi Kawamura, est aujourd'hui responsable du refuge aménagé dans un centre communautaire, dans les collines. S'y entassent 341 personnes, qui dorment dans des salles de classe et des gymnases.

Quand on lui demande si le centre manque de quelque chose, M. Kawamura sourit. «Nous manquons de tout. De gaz. D'eau. De nourriture. C'est une situation difficile.»

Toute la côte est touchée, dit-il, et Shichigahama n'est qu'un endroit dévasté parmi tant d'autres. «Les secouristes sont débordés, mais j'ai bon espoir de voir les choses s'améliorer bientôt.» Hier soir, le centre a reçu des bonbonnes de propane et des brûleurs. Les réfugiés auront leur premier repas chaud depuis près d'une semaine.

Radiations

Il est difficile de concevoir que la plus grande crainte des sinistrés de Sendai soit désormais une menace invisible.

À 100 km au sud, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi émet depuis des jours des rejets radioactifs dans l'atmosphère. Selon le gouvernement japonais, les radiations enregistrées à Sendai ne sont pas inquiétantes.

Toutefois, les États-Unis ont nolisé des autocars afin d'évacuer 600 ressortissants aujourd'hui. Des équipes de journalistes présents depuis plusieurs jours avaient de faibles concentrations de particules radioactives sur leurs vêtements.

Pour M. Kawamura, la crainte nucléaire est une réalité quotidienne. «Les gens au centre ne sortent pas. Les enfants jouent à l'intérieur. Nous ne sommes pas certains que les données rassurantes du gouvernement soient toujours exactes.»

Dehors, la neige qui tombait sur la ville depuis plusieurs heures est devenue tempête. Il y a quelques jours, les travailleurs humanitaires étrangers avaient reçu la consigne de ne pas sortir sous la pluie. Mais qu'en est-il de la neige?

Les routes sont pratiquement désertes, à présent. Les véhicules d'urgence avancent lentement dans la tempête, gyrophares allumés. Des gens cherchent un endroit où passer la nuit. Une autre journée difficile s'efface dans la noirceur de Sendai.