Il était environ 14h30, dimanche, quand Jamal al-Dalo a entendu à la radio l'annonce du dernier raid aérien à Gaza. L'homme dans la cinquantaine se trouvait alors dans la petite épicerie qu'il tient à quelques rues de chez lui, dans Cheikh Radwan, l'un des beaux quartiers de la ville.

Mis à jour le 20 nov. 2012
Agnès Gruda, envoyée spéciale LA PRESSE

Quand Jamal a compris que le F16 avait visé un immeuble de sa propre rue, son coeur s'est emballé. Puis, voisins et amis ont commencé à téléphoner. Sa maison de deux étages venait de s'effondrer, tuant sur le coup sa soeur, sa femme et ses deux filles ainsi que son fils, sa belle-fille et leurs quatre enfants.

Au total, 10 membres de la même famille, âgés de 11 mois à 75 ans, étaient ensevelis sous les décombres. Deux voisins de la famille al-Dalo ont également été tués par la même frappe.

L'armée israélienne a commencé par se justifier en désignant l'un des fils de Jamal al-Dalo, Mohamed, comme une figure importante du Hamas, le mouvement islamiste qui gouverne la bande de Gaza.

«Mais Mohamed n'était qu'un policier ordinaire, il n'avait aucune responsabilité militaire», s'est exclamé son père, hier, pendant que ses proches venaient lui présenter leurs condoléances devant les ruines de sa maison anéantie.

Jamal al-Dalo était anéanti, lui aussi. Assis sur un muret à côté du seul autre survivant des habitants de la maison, son petit-fils de 17 ans, il fixait d'un regard vide les bulldozers qui fouillaient encore les décombres à la recherche de deux corps: ceux de son fils policier et de sa fille Yara, 20 ans.

Au milieu des gravats, un tricycle en plastique mauve, des fragments de vaisselle et un vieux tapis témoignaient d'un quotidien disparu.

«C'est injuste, injuste», répétait Jamal al-Dalo, les yeux brouillés par les larmes.

Mais le bombardement qui lui a arraché presque tous ses proches ressemble de plus en plus à une erreur. Hier, l'armée israélienne était beaucoup moins affirmative. «L'objectif de la frappe était un officier de haut rang du Hamas, Yehiya Rabiya, et la maison d'où il commandait et contrôlait ce qu'il avait à commander», a dit une porte-parole de Tsahal, qui n'a pas voulu être nommée. Puis elle a ajouté: «Il est possible que les morts n'aient pas été impliqués dans ces actions.» Bref, l'armée israélienne «fait enquête».

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Onde de choc



Ce bombardement a causé une onde de choc dans la bande de Gaza. Il a aussi donné un nouveau visage à l'offensive Pilier de défense, lancée il y a une semaine.

«Durant les premiers jours, l'armée israélienne faisait très attention et ne visait que les infrastructures du Hamas», explique l'analyste Mukhamar Abu Saeda, politologue à l'Université Al Azhar.

Selon lui, beaucoup de gens à Gaza critiquaient alors le Hamas et se demandaient pourquoi il multipliait les gestes de provocation, au risque de les entraîner dans une guerre dont ils n'avaient pas envie.

Le massacre de toute une famille a rendu les Gazaouis très nerveux. «Chacun a peur, maintenant, d'être victime d'une autre erreur.»

Devant la tragédie de la famille al-Dalo, les voix critiques se sont tues. Le mouvement islamiste qui a empoisonné la vie des Palestiniens de Gaza depuis son arrivée au pouvoir, il y a cinq ans, avec ses exigences rigoristes, peut maintenant compter sur leur appui, explique Mukhamar Abu Saeda. «Les gens sont en colère contre Israël, pas contre le Hamas.»

Cette colère était visible aux funérailles de la famille al-Dalo, hier. Les corps de huit victimes ont été transportés de la morgue jusqu'à leur quartier, où étaient rassemblés leurs proches.

La tête et les pieds des enfants dépassaient des drapeaux du Hamas ou des drapeaux palestiniens qui faisaient office de linceuls. «De quoi ces enfants sont-ils coupables?», a crié un homme en brandissant le corps du bébé de 11 mois. «Nous nous vengerons, nous détruirons Tel-Aviv.»

Un mégaphone crachait un chant funèbre du Hamas: «Les martyrs vont au tombeau avec leurs armes.»

Tous n'étaient pas aussi enragés, mais l'amertume et la frustration étaient omniprésentes. «Si tout ça, c'est le résultat d'une erreur, alors je veux savoir qui en portera le blâme», a indiqué Ayoub, cousin de Jamal al-Dalo.

«Même les gens qui soutiennent la paix changent d'opinion quand ils voient une telle tragédie.» Pour ce professeur de chimie, la paix requiert un équilibre. «Quand on constate qu'il y a eu trois morts en Israël et plus de 90 à Gaza, tout ce qu'on veut, c'est se venger.»

Une procession s'est ensuite rendue à la mosquée, où l'imam a averti que «le sang n'aura pas coulé pour rien». En plein milieu du prêche, une roquette a fendu l'air avec un bruit assourdissant, en direction d'Israël.

Huit nouvelles tombes ont été creusées hier au cimetière de Cheikh Radwan. Cinq pour les morts de la famille al-Dalo, une pour leurs voisins et deux autres pour des cousins tués la veille, sur leur moto, au moment où ils allaient livrer de la nourriture à des membres de leur famille. Des morts inutiles qui donnent l'impression aux Gazaouis qu'Israël poursuit une oeuvre de destruction, dont chacun pourrait constituer la prochaine cible.

PHOTO TYLER HICKS, THE NEW YORK TIMES

Les funérailles des dix membres de la famille al-Dalo tués lors d'un bombardement de l'armée israélienne ont été tenus, hier.