La traversée du Tigre, à bord d'une barque rouillée, ne dure que deux minutes. D'un côté, le Kurdistan irakien, un territoire relativement sûr et autonome, en plein boum économique depuis la chute de Saddam Hussein, en 2003. De l'autre, Rojava, le Kurdistan syrien, qui ne peut encore que rêver de la même chose.

Publié le 30 sept. 2014
Isabelle Hachey LA PRESSE

La route qui mène de la frontière à la ville syrienne de Dayrik est désertique. Les Arabes, installés par le régime baathiste dans les années 70 pour coloniser la région, ont fui leurs villages terreux, écrasés de soleil. Ceux qui restent sont kurdes et ont l'arme au poing, prêts à en découdre avec les djihadistes.

À Dayrik, tout a changé depuis le début de la révolution contre le régime de Bachar al-Assad, il y a trois ans. « Avant, nous étions considérés comme des citoyens de seconde zone, raconte Alan Qamishlo, un jeune homme du coin. Nous n'avions pas droit à la nationalité syrienne, la langue kurde était interdite, et si quelqu'un osait porter des habits traditionnels, il risquait carrément d'être pendu... »

Aujourd'hui, le drapeau des YPG flotte sur la ville. Les poteaux sont peints en vert, jaune et rouge, les couleurs du Kurdistan. La musique traditionnelle kurde retentit des maisons. Même les plaques des voitures se lisent désormais en kurde.

Malgré la guerre civile, ou plutôt à cause d'elle, les Kurdes de Syrie jouissent d'une liberté sans précédent.

En juillet 2012, Bachar al-Assad a desserré son emprise sur le territoire occupé par la minorité kurde du pays. Sans échanger le moindre coup de feu avec les soldats du régime, les Kurdes en ont pris le contrôle, mettant en place un embryon d'État. Mais les frontières de ce pays rêvé et celles du califat proclamé en juillet par l'EI s'entrechoquent. À peine acquise, la liberté des Kurdes syriens est déjà menacée, cette fois par les djihadistes.

La colère d'une femme

Derrière son bureau d'acajou, Avinar Derik fulmine. Du haut de ses 26 ans, elle est responsable de l'une des bases des YPG à Dayrik, dans l'immeuble qui servait autrefois aux redoutables services de renseignement syriens. Autour d'elle, les murs sont placardés des photos des martyrs des YPG tombés au front. Un mur est recouvert d'une immense affiche d'Abdullah Öcalan, fondateur du PKK et leader historique du mouvement de résistance kurde, détenu depuis 15 ans dans une île prison de la mer de Marmara, en Turquie.

Au cours des dernières semaines, les représentants des pays occidentaux dont ceux Canada se sont précipités au Kurdistan irakien, allongeant des millions pour lutter contre l'EI dans le nord de l'Irak. « Ici aussi, les djihadistes veulent décapiter notre peuple, rage Avinar. Nous résistons, mais nous n'avons pas de soutien parce que nous sommes supposément des terroristes! Pourtant, c'est nous et nous seuls qui protégeons les populations de la région. Tout le monde, toutes les ethnies! »

Ce sont, par exemple, les combattants des YPG qui ont secouru les dizaines de milliers de Yézidis une minorité religieuse du nord de l'Irak assiégés sur le mont Sinjar, tout près de la frontière syrienne. Autour de la montagne, le territoire avait été conquis dans le sang par l'EI. L'armée irakienne et les peshmergas kurdes, dépassés, avaient battu en retraite. « Nous avons ouvert un corridor humanitaire d'une dizaine de kilomètres pour permettre aux Yézidis de s'échapper vers la Syrie. Nous avons perdu huit soldats dans cette montagne », rappelle Avinar.

« Cette guerre contre l'EI a déjà fait des centaines de martyrs dans nos rangs, ajoute-t-elle. Il est temps que l'Occident nous raye de la liste des organisations terroristes. Il est temps d'admettre les faits: nous avons sauvé les Yézidis. Jusqu'ici, nous sommes les seuls à avoir tenu tête aux islamistes. »

Avant de quitter Avinar, on lui demande son titre. Colonelle? Lieutenante? Elle s'esclaffe. « Ici, il n'y a pas de grades. Tous sont égaux. Hommes ou femmes. » Créé à la fin des années 70, quand les groupes armés d'extrême gauche étaient à la mode un peu partout dans le monde, le PKK a conservé de l'époque une certaine idéologie égalitaire, inclusive et séculière. Ce n'est pas négligeable dans ce coin du monde où l'intolérance religieuse a mené, ces derniers mois, aux pires excès de barbarie.

PHOTO ANDREW NUNN, COLLABORATION SPÉCIALE

Tous les soldats des YPG sont traités sur un pied d'égalité, affirme un responsable du groupe. «Ici, il n'y a pas de grades. Tous sont égaux. Hommes ou femmes.»