Il arrive, à la fin d'un vol, que les passagers applaudissent un bel atterrissage. Mais rarement voit-on des passagers ovationner le pilote avant même qu'il n'ait décollé. C'est pourtant le tout nouveau sort réservé à Mohamed Ben Kilani, pilote de Tunis Air, par ses concitoyens tunisiens.

Publié le 17 janv. 2011
Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale LA PRESSE

«Cet homme est un héros», a expliqué à La Presse un des passagers d'un vol Paris-Tunis samedi après les longs applaudissements. «Il a refusé de laisser monter à bord la famille de Ben Ali alors qu'ils essayaient de fuir le pays.»

Flatté par l'attention de ses concitoyens, M. Kilani, 37 ans, a improvisé une petite conférence de presse dans l'habitacle de son avion et raconté le vol Tunis-Lyon qu'il a piloté vendredi.

Ce jour-là, alors que tous ses passagers étaient à bord, les contrôleurs lui ont appris que cinq personnes supplémentaires voulaient prendre part au vol.

Habitué aux passe-droits que recevaient quotidiennement les proches du président Zine el-Abidine Ben Ali et de sa femme, la richissime Leïla Trabelsi, Mohamed Ben Kilani a refusé d'obtempérer. «Je n'ai pas pu participer aux manifestations, mais je tenais à faire quelque chose. Mon geste était un geste tunisien», souligne-t-il, en notant que son équipage l'a épaulé dans sa décision. «Jamais je n'aurais laissé monter la racaille sur mon avion», ajoute-t-il en aparté, notant qu'il ignore le sort qui a été réservé aux passagers qu'il a refusés.

Une heure après cette décision, l'armée encerclait l'aéroport. Dans la même journée, le régime du président Ben Ali tombait et le leader déchu s'envolait vers l'Arabie Saoudite.

Tour du web

La nouvelle du geste de défiance du pilote Ben Kilani s'est répandue sur le web comme une traînée de poudre. Il fait maintenant partie d'une poignée de nouveaux héros de la révolution de Jasmin. «En Tunisie, le téléphone arabe fonctionne vraiment très bien», a dit en souriant Sandrine Hidar, Tunisienne d'adoption, alors qu'une dizaine de passagers et de journalistes prenant place à bord du vol de M. Kilani se pressaient les uns contre les autres pour l'entendre parler et prendre sa photo.

La rumeur déformée voulait que M. Kilani se soit fait tabasser après avoir pris cette décision, mais le pilote a nié avoir été victime de quelconques représailles.

C'est en arrivant à Tunis que le pilote, héros de l'heure dans un pays qui tourne le dos à 23 ans de dictature, a reçu son plus bel accueil. Venu le chercher à l'aéroport à l'aube, son père n'a pas dit un mot. Il l'a simplement regardé intensément avant de l'embrasser longuement.