Pendant près de 20 ans, Mark Feldstein a pratiqué le journalisme d'enquête pour des chaînes comme CNN et ABC. Devenu professeur de journalisme à l'Université George Washington, il vient de faire paraître un livre sur Jack Anderson, le Julian Assange des années 60 et 70 aux États-Unis, intitulé Poisoning the Press : Richard Nixon, Jack Anderson and the Rise of Washington Scandal Culture. Il a défendu WikiLeaks cette semaine au cours d'une entrevue téléphonique avec La Presse.

Mis à jour le 4 déc. 2010
Richard Hétu LA PRESSE

Q : Quels sont vos arguments en faveur de l'action de Julian Assange et de WikiLeaks?

R : En général, je pense que la divulgation de secrets gouvernementaux est une bonne chose et que le public est mieux servi par plus que moins d'informations sur la façon dont la politique étrangère est menée. WikiLeaks a produit une avalanche de documents qui méritaient indéniablement de faire les manchettes et qui, de fait, ont fait la une partout dans le monde. Sans le travail de WikiLeaks, plusieurs de ces secrets n'auraient pas vu la lumière du jour.

Q : Êtes-vous étonné par les critiques de WikiLeaks provenant de journalistes?

R : Je trouve ça amusant. Pendant que ces journalistes et commentateurs critiquent WikiLeaks, leurs journaux sont plus qu'heureux de vendre de la copie en se fondant sur les informations de WikiLeaks qu'ils jugent d'intérêt public. Cette réaction ne m'étonne pas, et ce, pour au moins deux raisons. D'abord, je pense que certains médias en veulent à WikiLeaks de les avoir «scoopés». Il y a un élément de jalousie. Il y a aussi le fait que le gouvernement américain a soutenu que les fuites de WikiLeaks constituaient une menace à la sécurité nationale. À travers l'histoire, l'establishment journaliste s'est montré déférent envers le gouvernement.

Q : L'argument de la menace à la sécurité nationale vous laisse complètement froid?

R : L'histoire a également démontré que les gouvernements mentent et qu'ils invoquent souvent l'argument de la sécurité nationale pour se mettre à l'abri d'embarras politiques. Et je n'ai rien vu encore dans les plus récents documents qui constitue une menace réelle à la sécurité nationale. C'est peut-être embarrassant pour l'administration américaine mais ça, c'est une autre histoire.

Q : Que pensez-vous de la thèse voulant que WikiLeaks mette en danger la vie des sources du gouvernement ou de l'armée des États-Unis?

R : C'est facile à dire mais beaucoup plus difficile à prouver. Cela dit, je pense que WikiLeaks a fait preuve d'un piètre jugement en publiant des documents sur la guerre en Afghanistan contenant les noms d'informateurs afghans. Il ne fait pas de doute que WikiLeaks est un instrument imparfait et indélicat. J'enseigne à mes étudiants de journalisme que l'obtention de documents n'est que la première étape de leur recherche. Je pense que le New York Times, le Guardian et Der Spiegel ont traité les fuites de WikiLeaks de façon responsable en les triant, en les mettant dans leur contexte et en les expliquant à leurs lecteurs. Mais ils n'auraient pas été en mesure de le faire si WikiLeaks n'avait pas obtenu les documents en premier lieu.

Q : Les fuites de WikiLeaks peuvent-elles être comparées à l'affaire des «Pentagon Papers», ce rapport confidentiel de 7000 pages dévoilant les mensonges de l'administration américaine sur la guerre du Vietnam?

R : Les plus récents documents divulgués par WikiLeaks sont des données brutes transmises par des diplomates de moyenne importance et non pas par de hauts dirigeants comme le rapport confidentiel du Pentagone. Pour cette raison, ils sont sans doute moins significatifs que les dossiers secrets du Pentagone. Ce qui est nouveau, c'est la capacité de diffuser des documents secrets en temps réel, de façon instantanée, sans que le gouvernement ne puisse y mettre un frein.