Kadhafi a été tué le 20 octobre 2011, dans sa ville natale de Syrte, par des rebelles après l'attaque de son convoi par l'OTAN. La ville s'apprête à célébrer sans entrain le premier anniversaire de la mort du Guide, raconte notre collaborateur, sur les lieux. Méprisée du reste du pays, elle ne réussit pas à se défaire de l'emprise du dictateur.

Mis à jour le 20 oct. 2012
Mathieu Galtier, collaboration spéciale LA PRESSE

Leur absence choque. On a beau arpenter les routes longues et larges du centre-ville, les slogans à la gloire de la révolution et les caricatures du Frisé, surnom donné à Kadhafi, sont presque absents à Syrte. Les murs sont zébrés de grandes bandes de peinture blanche. Elles recouvrent les anciens mantras du Guide. Comme un symbole: Syrte n'a pas succombé à la révolution, mais tente d'effacer son kadhafisme.

Au temps de sa splendeur, Kadhafi avait décidé de faire de sa ville natale la capitale politique de la Libye. La ville ne comptait pas une usine, mais pouvait s'enorgueillir d'un complexe administratif de 44 000 m en bord de mer pour accueillir les sommets africains. Le lieu a été saccagé comme 80% des immeubles par les révolutionnaires et l'OTAN. Pourtant, c'est là que le comité local de Syrte a choisi de s'installer.

«Il y a des nostalgiques de Kadhafi comme partout en Libye, prévient Ali Labaz, membre du comité. Mais nous sommes pour la liberté d'expression, alors on les laisse parler.»

Second souffle pour le kadhafisme

À l'entrée de l'université, où l'aigle kadhafiste trône toujours, une étudiante en anglais apostrophe les journalistes. Silhouette tout en camaïeu saumon (des chaussures vernies jusqu'au voile) et mèche plaquée sur le front, Imal Al-Kadhafe déclare devant ses camarades outrés: «Avant, il n'y avait pas de division dans le peuple libyen comme maintenant. Je ne dis pas que tout était parfait, mais c'était mieux à 75%. On ne vivait pas en dictature.»

Les 75 000 habitants de Syrte se divisent en quatre groupes principaux: les Ferjani, les plus nombreux; les Warfalla, ethnie majoritaire en Libye; les Kadhafe, d'où est issu l'ancien dictateur; et les Misrati, habitants originaires de la ville de Misrata. Seuls ces derniers ont toujours été des opposants à Kadhafi.

L'actualité libyenne permet au kadhafisme de retrouver un second souffle à Syrte. Le siège d'un autre bastion des fidèles de Kadhafi, Bani Walid, depuis le 2 octobre, a embrasé les tensions entre les Warfalla (dont Bani Walid est un fief) et les Misrati.

Dans la nuit du 11 au 12 octobre, des membres des deux communautés se sont affrontés dans le centre-ville de Syrte. «Parmi les Warfalla, certains chantaient Allah, Kadhafi et Libye! ou Les Warfalla n'oublieront jamais Kadhafi!», décrit Mohammed, un témoin de la scène qui a travaillé pour une ONG internationale.

Des kadhafistes principalement passifs

La plupart des habitants sont beaucoup plus discrets. Le drapeau vert de l'ancien régime ne flotte pas à Syrte. Faraj fume tranquillement sa chicha dans un café de la ville. L'appel à la prière le laisse froid. Comme le reste. Il n'est pas allé voter en juillet pour l'élection du Congrès national. «Ça ne m'intéresse pas», dit-il.

Pour Ali Al-Jrani, cette passivité n'est pas anodine. Le photographe de 26 ans a sa théorie. «Si la personne a l'air passive, c'est parce qu'en fait elle a perdu: la majorité des habitants souhaitaient la victoire de Kadhafi», dit-il.

À 450 km à l'ouest, à Tripoli, Abdeljalil Chaouch, député de Syrte, partage cet avis. «Hier comme aujourd'hui, la ville est dirigée par des familles des différentes tribus, explique l'élu. Les paroles ont changé, pas les hommes.»

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«J'aurais préféré mourir que de voir Syrte ainsi»

L'école primaire Talaee Al Nasser est un concentré des maux qui rongent Syrte. Le bâtiment se situe au coeur du quartier où se cachait Kadhafi. La zone a été particulièrement bombardée par l'OTAN. Un an après, l'école est la seule du quartier à fonctionner pleinement.

«On a demandé de l'aide, mais le gouvernement n'a rien fait, se désole Noura, assistante sociale. [Dans notre ville], jusqu'à 10 personnes peuvent s'entasser dans une seule pièce. Les enfants arrivent en classe avec des vêtements sales.»

Dans la tête des enfants aussi, la guerre est toujours présente. Chaque objet devient une arme à feu aux mains des garçons. Dans une salle, des dessins sont affichés aux murs. Avions de guerre, immeubles détruits, voitures en feu, les motifs morbides et glauques se succèdent.

Sur l'un d'eux, une femme aux bracelets verts tente de maintenir son immeuble qui s'effondre. En larmes, elle se dit: «J'aurais préféré mourir que de voir Syrte ainsi.»

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Les grandes dates

Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi est tué dans un assaut à Syrte, sa région d'origine. Depuis février de la même année, le chef d'État faisait face à un soulèvement, qui a pris une ampleur inimaginable, en se transformant en un conflit armé sans précédent. Son leader mort, qu'en est-il de la Libye à présent? Voici six dates-clés.

23 octobre 2011

Le Conseil national de transition, autorité politique de transition en Libye, proclame la «libération totale» du pays. Le conflit a fait plus de 30 000 morts.

19 novembre 2011

Arrestation dans le Sud du fils le plus en vue de Kadhafi, Seif al-Islam, recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité.

7 juillet 2012

Les Libyens se rendent aux urnes pour la première fois pour élire une Assemblée nationale. L'Alliance des forces nationales (AFN), coalition de petits partis libéraux, obtient 39 sièges sur les 80 réservés à des partis politiques. Le Parti de la justice et de la construction (PJC), issu des Frères musulmans, est la deuxième formation, avec 17 sièges. Cent vingt sièges ont été attribués à des indépendants. Mohamed al-Megaryef, ex-opposant au régime de Kadhafi, sera élu à la présidence de l'Assemblée.

11 septembre 2012

Une attaque contre le consulat des États-Unis à Benghazi tue quatre Américains, dont l'ambassadeur Chris Stevens.

23 septembre 2012

Les autorités annoncent «la dissolution de toutes les brigades et formations armées qui ne sont pas sous la légitimité de l'État», au lendemain d'une sanglante rébellion des habitants de Benghazi contre des miliciens islamistes.

14 octobre 2012

Ali Zeidan, ex-opposant au régime de Kadhafi, est élu premier ministre. Le vote intervient une semaine après l'éviction du premier ministre élu Moustapha Abou Chagour par l'Assemblée, qui a rejeté à deux reprises la composition du gouvernement.