Aujourd'hui et demain, 50 millions d'Égyptiens sont appelés aux urnes pour la première élection présidentielle libre depuis la chute d'Hosni Moubarak, en février 2011. Sur la ligne de départ, 13 candidats et beaucoup de rivalités. Même au sein du clan islamiste.

Marion Guénard, collaboration spéciale LA PRESSE

Femmes voilées d'un côté, hommes de l'autre: des centaines de militants des Frères musulmans sont postés les uns après les autres, tous les trois mètres, au bord de la route poussiéreuse qui longe le Nil sur plusieurs dizaines de kilomètres dans le delta. Debout, face à la circulation chaotique, ils tiennent à la main une affiche de leur candidat, Mohamed Morsi, qui bat la campagne dans le nord du pays.

Lors des derniers jours de campagne, les Frères musulmans ont voulu frapper fort en organisant des chaînes humaines d'Assouan à Alexandrie. La démonstration de force visait à faire oublier les débuts laborieux de leur candidat, inconnu du grand public il y a encore quelques semaines. Mohamed Morsi, surnommé la roue de secours, n'était pas au départ destiné à concourir. Technocrate de l'ombre, sans grand charisme, il a dû remplacer au pied levé Khairat el Shater, numéro deux de la confrérie, dont la candidature a été disqualifiée par la commission électorale.

Embourbés dans une guerre stérile pour le partage du pouvoir avec le Conseil suprême des forces armées, à la tête du pays depuis la chute de Moubarak, les Frères musulmans ont également dû faire face à un mécontentement croissant au cours des derniers mois. Première force politique du pays, ils ont, avec leur parti Liberté et Justice, remporté une large victoire aux législatives de l'hiver dernier en gagnant 45% des sièges du Parlement, mais n'ont pas pu depuis transformer l'essai.

«Nous avons le pouvoir législatif, mais nous ne pouvons rien en faire car l'exécutif, piloté par l'armée, ne ratifie pas nos lois. C'est pour cela que nous présentons un candidat à la présidentielle», explique Mohamed Gouda, chef de campagne pour le gouvernorat de Qalioubiya, dans le delta.

Population sceptique

Par conséquent, après quatre mois de paralysie politique, l'image des Frères musulmans s'est largement dégradée aux yeux de la population, qui ne voit dans leur exercice que des promesses non tenues. «Ils n'ont rien fait pour le pays et, en plus, ils n'ont cessé de mentir. Au départ, ils avaient promis qu'ils ne présenteraient pas de candidat! s'offusque Mahmoud, chauffeur de taxi au Caire. Je voterai pour un homme capable de restaurer l'ordre, Amr Moussa ou Ahmed Chafiq!»

Ces anciens du système de Moubarak ne sont pas les seuls à représenter un danger pour les Frères musulmans. Abdel Moneim Aboul Fotouh, ancien membre influent banni de la confrérie il y a un an pour ses ambitions présidentielles, fait figure de trouble-fête. Islamiste modéré, il a su gagner en quelques mois le soutien d'une large part de la population, rassemblant des sympathisants de l'extrême gauche aux salafistes. Anti-armée, il critique régulièrement les Frères pour s'être compromis avec les militaires. Cette position lui a permis de gagner les faveurs des révolutionnaires, y compris de jeunes Frères musulmans qui se sont détournés de la confrérie, au cours des derniers mois, pour se joindre à sa campagne. «Il a un programme au service de l'Égypte et non au service de ses propres ambitions. Les Frères, eux, ne pensent qu'à garantir leurs propres intérêts», s'indigne Omar, étudiant de 19 ans issu d'une famille qui appuie les Frères musulmans.

Pourtant, personne ne peut dire avec certitude qui sera au second tour. On disait les Frères perdus, mais c'est sans compter la puissante machine électorale de la confrérie, d'une redoutable efficacité dans les zones populaires et rurales. Aboul Fotouh, en manque de financement, a dû pour sa part suspendre sa campagne dès vendredi dernier, alors qu'Amr Moussa est toujours annoncé en tête des sondages.