En Jordanie, le camp de réfugiés de Zaatari, de loin le plus grand du pays, accueille 29 000 Syriens. La moitié sont des enfants, dont certains ont subi de graves traumatismes. Psychiatres et organisations non gouvernementales s'y activent au quotidien pour exorciser les terribles souvenirs qui hantent ces enfants de la guerre, raconte notre collaborateur sur le terrain.

Valérian Mazataud, collaboration spéciale LA PRESSE

Sur les dessins de Khagad, 8 ans, il y a des chars, des avions qui lâchent des bombes et des enfants morts.

La fillette fait partie des quelque 80 enfants syriens que le Dr Franck de Montleau, spécialiste du stress post-traumatique, a rencontrés depuis son arrivée au camp de Zaatari. Il y a été déployé dans le cadre d'une mission de l'Antenne chirurgicale aéroportée (ACA) de l'armée française.

Ouvert au début du mois d'août par le gouvernement jordanien et le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU, le camp de réfugiés de Zaatari, dans le nord de la Jordanie, héberge aujourd'hui 29 000 Syriens, dont la moitié sont mineurs et le quart ont moins de 5 ans.

«La population du camp est assez spécifique: la majorité de la population a moins de 18 ans, et de nombreuses familles sont dirigées par des femmes, dont les maris sont restés en Syrie», indique Paolo Artini, représentant du HCR.

Le bruit des balles

Des milliers de familles des environs de Deraa ou de Damas, capitale syrienne, ont trouvé refuge ici après des heures ou des jours de marche forcée dans le dénuement le plus total. Pour nombre d'entre eux, l'arrivée au camp de Zaatari est un choc.

Ici, le sable du désert est si fin que la moindre bourrasque soulève un nuage de poussière ocre et suffocante. Le soleil du désert brûle les yeux, et les températures dépassent les 40 degrés Celsius le jour et chutent à 8 degrés la nuit.

«Les affections respiratoires et dermatologiques dues à la poussière représentent les deux tiers des cas que nous traitons», explique le capitaine Jeremy Comblet, médecin généraliste de l'ACA.

«Chez les enfants, les maladies de peau peuvent également être dues à des troubles psychosomatiques. C'est un moyen de déplacer le traumatisme psychologique sur le corps», rappelle le Dr Mohamed Gartoun, psychiatre à l'hôpital de campagne installé par l'armée marocaine au coeur du camp.

«Mes enfants tremblent quand ils entendent un avion. Ma fille de 5 ans perd ses cheveux», se désole Mohamed, père de famille de Deraa. «Mon fils de 6 ans est capable de différencier le son d'un 9 mm de celui d'une Kalachnikov», affirme pour sa part Khanes, réfugié de 32 ans.

Suicide d'adolescents

Le caractère de nombreux enfants a changé. Certains sont devenus calmes et renfermés. À l'hôpital militaire marocain, Chaab, 13 ans, est assis au bout du lit de son cousin, blessé par un obus, le regard dans le vide, perdu.

D'autres au contraire sont devenus plus turbulents. Mohamed, 13 ans, a pris la tête de l'Armée syrienne libre de Zaatari, troupe d'enfants protégés par des gilets pare-balles en carton et armés de piquets de tente.

«Je veux retourner en Syrie pour tuer Bachar et promener sa tête à Deraa! Si les adultes ne sont pas capables de le tuer, les enfants vont les aider.»

Son père regrette le petit garçon sage qu'il connaissait avant la guerre. «On peut tout faire pour la liberté», lance le jeune révolutionnaire.

Pour le Dr Gartoun, les adolescents et les jeunes adultes sont sans doute la population la plus à risque. «Certains ont perdu toute leur famille. S'ils s'enfuient du camp, ils risquent de finir en prison.» Plusieurs ont déjà tenté de se suicider par surdose de médicaments, reconnaît-il. Quelques groupes de jeunes ont aussi manifesté leur désarroi lors de violentes émeutes sévèrement réprimées par la police jordanienne qui entoure le camp.

Depuis le 1er octobre, le HCR a ouvert des écoles et l'organisation Aide à l'enfance multiplie les aires de jeux. Le temps fera le reste, espère le Dr Mohamed Gartoun. «La personnalité des enfants n'est pas encore formée, alors ils oublient plus vite que les adultes.»

Avec son collègue Franck de Montleau, il a été particulièrement touché par le cas de Khagad qui, bien que profondément traumatisée, semble reprendre goût à la vie. Avant de quitter le camp pour rejoindre des proches en Jordanie, elle a donné un dernier dessin au psychiatre français. Cette fois-ci, les enfants y sont bien vivants et boivent tranquillement du jus de fruits pendant que, derrière les nuages, un timide soleil se lève.

Les réfugiés syriens

Nombre total: 360 000

Jordanie: 90 000

Turquie: 102 000

Irak: 42 000

Liban: 102 000

Ailleurs: 24 000 (surtout en Afrique du Nord)

En Jordanie, environ 30 000 réfugiés sont hébergés dans trois camps, dont 95 % à Zaatari. Les autres réfugiés sont installés dans les villes du nord du pays.

Source: Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU