La crise alimentaire. L' Afrique est touchée de plein fouet par la flambée des prix. La Guinée n'y échappe pas. C'est un pays pauvre, vulnérable. La moindre hausse a un impact dramatique sur les gens qui vivent sur la corde raide. Notre journaliste Michèle Ouimet a parcouru la Guinée et vécu quatre jours dans une famille de la capitale, Conakry. Histoire d'un peuple qui a faim.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Quand j'ouvre les yeux à 6h du matin, Sily est déjà réveillée. Elle donne le sein à son fils de 10 mois, Jean-Louis. Il est blotti contre elle, les yeux mi-clos, les doigts accrochés à son pagne, béat de bonheur. L'aube filtre à travers les volets et baigne la chambre d'une lumière laiteuse.

 

Le lit occupe toute la place. Grand, défoncé, il ploie au milieu. Je dors avec Sily et Jean-Louis. La nuit, le corps chaud du bébé roule sur moi. Il a une mauvaise toux.

Par terre, Guy, le fils aîné de Sily, sommeille dans ses vêtements fripés qu'il a portés la veille. Entassés contre les murs, des ballots mal ficelés laissent entrevoir du linge et des casseroles. Au mur, une photo du père de Sily en uniforme militaire.

La porte de la chambre est fermée. Les moustiques bourdonnent et l'odeur des latrines flotte dans l'air.

Il fait chaud. Une chaleur mouillée.

Huit autres personnes dorment dans la maison: la mère de Sily, ses frères, ses soeurs et les enfants. La moitié par terre, les autres entassés dans des lits avachis.

Sily est prête à partir au marché. Elle se penche, glisse Jean-Louis sur son dos et l'attache solidement avec son pagne. Elle ramasse son grand sac, enfile ses sandales, enjambe les corps endormis des enfants et quitte la maison.

Elle traverse la cour endormie. Au centre, le puits, le coeur de la concession où vivent sept familles. À côté, un pommier qui jette un peu d'ombre. La cour en terre battue est traversée de cordes à linge. Sur le palier de chaque maisonnette, quelques chaises éventrées, des casseroles en fer blanc et des poêles au charbon.

Sily ne mange pas. C'est le ramadan. Elle marche doucement en évitant les flaques d'eau qui transforment les ruelles en boue. Jean-Louis babille dans son dos. Au loin, la mer forme une tache bleue incongrue dans cet univers poussiéreux et beige.

Des nuages strient l'horizon, c'est la saison des pluies. Sily presse le pas. Lorsqu'elle arrive au marché, il est presque désert. Onze longues tables s'étirent sous un toit de tôle.

Sily ouvre la porte de métal de son entrepôt, déballe sa marchandise et l'étale sur le bout de table qui lui appartient. Elle vend du manioc, du maïs, du couscous, des oignons, de l'huile, de la sauce.

Le jour, la température grimpe. Le soleil chauffe la tôle et transforme le marché en four. Les mouches se déposent sur la nourriture.

Le soir, Sily remet tout dans son entrepôt. Le lendemain, elle recommence. Sept jours sur sept, à longueur d'année.

«Tu jettes des trucs quand ils ne sont plus frais?

- Ici, on ne jette pas, sauf si c'est vraiment gâté», répond-elle.

Sily dépose Jean-Louis sur la table entre les oignons et les bouteilles d'huile. Il s'endort aussitôt. Trente-trois ans plus tôt, c'était Sily qui dormait sur l'étal pendant que sa mère Madeleine servait les clients. Au même marché. Le marché de l'aviation, le deuxième en importance à Conakry.

Sily a troqué son pagne contre une blouse. Elle est prête.

«Aujourd'hui, il va faire chaud, dit-elle. Trop chaud.»

Il est 7h30.

-

C'est le petit commerce de Sily qui fait vivre la famille.

Ses frères sont au chômage, son mari aussi.

«Sily a trop de charges, s'inquiète sa mère Madeleine. La Guinée, c'est le chômage, le chômage et le chômage! Pfft!»

Madeleine soupire en jouant avec sa bouteille de Coca-Cola. La boisson gazeuse est chaude, poisseuse. Le bistrot n'a pas d'électricité. Aujourd'hui, c'est le quartier voisin qui est branché.

Le bistrot est coiffé d'un toit de tôle. L'intérieur est presque aussi chaud que le Coca-Cola. Pas un souffle de vent n'apaise l'air brûlant.

Madeleine me parle de ses enfants. Dougné, son grand garçon de 30 ans, «un vaurien», lâche-t-elle.

«Il ne fait rien. Un jour, je lui ai crié: «Tu ne vaux rien!» Il m'a répondu: «C'est pas moi, c'est la Guinée! Il n'y a pas de travail ici!» Il était insulté. Il a disparu pendant quatre mois. Aujourd'hui, il vit chez des copains, mais il vient manger tous les soirs à la maison. Il n'apporte jamais d'argent. C'est lui qui devrait me soutenir, pas Sily.

«Il ne vaut rien», répète-t-elle.

Madeleine a le teint noir comme du charbon. Son visage est émacié. Elle a perdu beaucoup de poids. «Ma tension et mon diabète», soupire-t-elle en jetant un regard coupable sur la bouteille de Coca-Cola.

Et Koulo, son fils de 20 ans. Il étudie à l'université. En droit. Deuxième année. Mais Madeleine n'y croit pas. «Il n'y a pas de travail en Guinée.» Il donne parfois un coup de main à Sily. Ou il essaie de se «démerder» en dénichant de petits boulots.

Pendant les vacances, il se promène dans le grand marché de Madina et il propose son cellulaire à ceux qui cherchent un téléphone. Il facture 500 francs, 10 cents canadiens l'appel. En une journée, il peut amasser 10 000 francs (2,10$) qu'il remet à sa mère.

Madeleine a deux filles, en plus de Sily: Gallé, 19 ans, et Aïssatou, 27 ans.

Aïssatou ressemble à Sily. Grande, les hanches larges, la poitrine généreuse, le rire facile. Elle a un enfant, Justin, 4 ans. Elle n'est pas mariée. Elle aurait bien aimé, mais le père de Justin l'a laissée tomber dès qu'il a su qu'elle était enceinte.

Même si Aïssatou est infirmière, elle gagne un salaire de misère: 150 000 francs (31$) par mois.

«Aïssatou voulait poursuivre ses études à l'étranger, mais c'est impossible, elle n'a pas de bras long, raconte Madeleine.

- De bras long?

- Si tu n'as pas un bras long pour t'aider, tu ne peux rien faire en Guinée.»

Gallé, sa plus jeune, 19 ans, belle comme tout. Elle vient d'échouer au baccalauréat. Elle aimerait étudier à l'université, mais c'est impossible parce «qu'elle n'a pas de bras long».

«Un professeur m'a dit que si je lui donnais 700 000 francs (146$), Gallé pourrait aller à l'université. Mais où voulez-vous que je trouve 700 000 francs!» s'offusque Madeleine.

Le mari de Madeleine, soldat, est mort en 2004. Son coeur a flanché. Pas sur un champ de bataille. «Il buvait beaucoup, dit-elle. Vous savez, les soldats...»

Depuis quatre ans, elle se bat pour arracher une pension au gouvernement, mais les fonctionnaires l'envoient d'un bureau à l'autre. En vain. Elle n'a pas de bras long.

Lorsqu'on revient au marché, Sily est là, stoïque. Elle sue à grosses gouttes, debout devant son étal. Jean-Louis dort, un pied dans les oignons, assommé par la chaleur.

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Koulo, le fils de 20 ans, est bouleversé, quasiment au bord des larmes. Il vient d'échapper son cellulaire dans l'eau. «Il est gâté, foutu! crie-t-il. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Il était dans mes poches, je ne comprends pas.»

Il est venu au marché pour annoncer la mauvaise nouvelle à sa soeur, Sily. Elle ne dit rien. La famille devra se passer des 10 000 francs quotidiens qu'il ramassait en facturant 100 francs l'appel.

Pas question d'acheter un nouveau cellulaire. Trop cher: 120 000 francs (25$).

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Gallé est maussade. Elle n'aime pas les enfants. Elle rabroue le fils de Sily lorsqu'il plonge sa cuiller dans la casserole de riz qu'elle tient entre ses mains.

Elle en fait le moins possible à la maison. Elle n'aime pas laver la vaisselle. C'est Madeleine qui s'en occupe, accroupie sur un banc, le savon dans un bol, l'eau de rinçage dans un autre.

Gallé ne travaille pas. Elle boude parce qu'elle a échoué au bac et que l'avenir ressemble à un mur de briques.

Elle déteste sa vie.

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Tous les soirs, Roger, le mari de Sily, vient voir ses enfants. L'année dernière, ils ont quitté leur maison parce que le loyer avait grimpé en flèche. Roger s'est réfugié chez des copains, Sily chez sa mère.

«Il ne peut pas vivre chez moi, je suis sa belle-mère, explique Madeleine. Pour un homme, c'est honteux. Ça veut dire qu'il est incapable de nourrir sa famille.»

Tous les soirs, Roger vient donc embrasser sa femme et ses enfants, mais il refuse de manger. «S'il mange, les gens vont le juger», affirme Sily.

Roger est sans travail depuis cinq ans. Il encadrait des femmes dans des programmes d'alphabétisation. En Guinée, les chômeurs ne reçoivent aucune aide de l'État.

«Heureusement, nous ne sommes pas comme les Blancs, dit Roger. On s'aide. À la fin du mois, chacun donne ce qu'il peut.

«Tout augmente, se lamente-t-il: le pain, l'huile, le sucre, le pétrole, même le savon. Un sac de 50 kg de riz coûte 220 000 francs (46$). Il y a six mois, c'était 180 000 (38$). Il y a trop de bouches à nourrir. Heureusement que Sily a son commerce qui nous met à l'abri.»

Roger additionne les chiffres. Revenus mensuels de la famille: 1 760 000 francs (367$). Les soupers, composés surtout de riz nappé de sauce, coûtent 900 000 francs (188$) par mois. La moitié du budget.

«Et je ne compte pas les autres repas, les vêtements, le transport, l'école et les médicaments, car ma belle-mère est malade, précise Roger. On n'ose pas faire le bilan, c'est tuant.»

Roger et Sily ont connu des jours plus heureux. Jeunes, ils vivaient dans le même quartier. Elle le voyait jouer au ballon avec des copains. Elle le trouvait beau, tellement beau.

Sily sort les photos de mariage. Roger sourit dans son costume trop grand. Sily le dépasse d'une tête et porte une coiffure extravagante, une robe blanche et des gants dentelés qui lui vont jusqu'au coude.

«Je l'aime», dit Sily en refermant doucement l'album. Ils n'ont pas fait l'amour depuis la naissance de Jean-Louis. Dix mois d'abstinence.

Sily et Roger veillent dans la cour. Il n'y a pas d'électricité, le quartier est plongé dans le noir. Encore. La nuit est douce, le ciel étoilé. Sily rentre discrètement dans la maison. Elle en ressort quelques minutes plus tard avec un grand bol de riz qu'elle tend à Roger.

«C'est trop», proteste-t-il. Il le prend et le mange sans bruit.

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Ce soir, il y a de l'électricité. Les enfants sont surexcités. Koulo fouille dans les DVD. Il y en a trois: un vieux Louis de Funès, un film d'amour indien en ourdou sous-titré en anglais et une vidéo de musique rap.

«COMMANDO! COM-MAN-DO!» hurle le petit Justin. C'est le titre du film indien, une romance à la sauce Bollywood avec des bons, des méchants et des bagarres. Justin l'a vu des milliers de fois.

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Koulo veut quitter la Guinée, voir autre chose que sa ruelle, son quartier, le marché et la mer qui scintille au loin. Il étouffe.

Aminata Dansoko, une couturière de 15 ans qui travaille près de l'étal de Sily, veut partir. Elle aussi. Pour ne plus jamais revenir.

«Je veux aller en France avec toi, me dit-elle. Je suis prête à balayer les planchers, faire le ménage, n'importe quoi!

- Je suis canadienne, pas française.

- C'est pas grave, j'irai au Canada!»

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Mercredi, Sily décide d'aller au grand marché de Madina. Premier défi: s'y rendre. Les autobus et les camionnettes sont bondés. Archibondés.

Sily s'installe sur le trottoir et fait signe aux autobus qui l'ignorent et filent sous son nez. Elle finit par se précipiter à bord d'une camionnette en me tirant par la main. Même s'il n'y a plus de place, les gens continuent de rentrer. Ils se pressent sur les banquettes, se collent contre les vitres sales ou restent debout, agglutinés les uns aux autres.

La camionnette s'arrête. Une dame énorme grimpe les marches et se faufile à travers les passagers qui protestent. Elle se retrouve à quatre pattes. Elle ne bouge plus. Les gens rient. Il n'y a plus un seul pouce carré de libre.

Madina. Sily s'extirpe du bus. Le marché est plein à craquer, la foule compacte, les voleurs nombreux. Sily veut acheter 100 kg de couscous. Elle négocie âprement. Le prix a encore augmenté. Elle se résigne à payer 6200 francs (1,29$) le kilo.

Elle va le vendre 7000 francs (1,46$); 800 francs (0,17$) de profit. Mais elle doit déduire le transport. Elle embauche des hommes qui transportent les poches de couscous jusqu'à un taxi. Là encore, Sily négocie. Une heure de pourparlers. Le chauffeur lui demande 15 000 francs (3$) pour l'amener au marché de l'aviation avec ses grosses poches. Il refuse de baisser son prix. Sily finit par céder en maugréant.

Le chauffeur prend d'autres passagers. Nous sommes six dans sa petite auto déglinguée, aux portières rouillées et aux pneus à moitié dégonflés.

La circulation est monstrueuse, la chaleur infernale. Au marché de l'aviation, Sily doit de nouveau payer des hommes pour amener les poches jusqu'à son étal. Le profit de 800 francs continue de fondre.

Il ne lui reste finalement que 400 francs 8 cents de profit le kilo. Sily répète le même manège pour l'huile, les oignons, le maïs, le riz: pèlerinage épuisant à Madina, marchandage féroce, profit grugé par le transport.

Et c'est ce profit, obtenu à l'arraché, qui fait vivre la famille.

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À 18h, Sily rentre à la maison. Elle prend un seau d'eau et se lave, puis elle fait sa prière. À 19h, lorsque le soleil se couche, la famille se rassemble autour d'un plat de riz. Chacun plonge la main et roule une boulette compacte entre ses doigts avant de la glisser dans sa bouche.

À 20h, Sily s'assoit pour la première fois de la journée, Jean-Louis sur ses genoux, Guy, l'aîné, pendu à son bras. Elle est épuisée. Elle a besoin de vacances, d'un temps d'arrêt. Sa mère le sait. Elle la couve d'un regard inquiet.

«Si elle se repose, dit-elle, comment allons-nous faire pour manger?»

 

GUINÉE

CAPITALE: Conakry

POPULATION: 9,5 MILLIONS; 41,5% ONT MOINS DE 15 ANS.

RELIGIONS: 85% DE MUSULMANS, 15% DE CHRÉTIENS ET ANIMISTES.

ESPÉRANCE DE VIE: 54 ans.

61% SONT PRIVÉS D'ACCÈS À LA SANTÉ.

38% SONT PRIVÉS D'EAU POTABLE.

196$US REVENU NATIONAL BRUT PAR HABITANT.

49% VIVENT SOUS LE SEUIL DE LA PAUVRETÉ.

10% des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition aiguë; 35% de malnutrition chronique.

TAUX D'INFLATION EN 2006: 40% (le plus fort en Afrique après le Zimbabwe). Des quartiers pauvres de Conakry ont été touchés par une épidémie de choléra en 2007.

 

1958

Indépendance de la Guinée. Elle n'est plus une colonie française. Début du règne de Sekou Touré.

De 1958 à 1984

Sekou Touré impose une dictature sanglante. Il est responsable de l'emprisonnement, de la torture et de l'exécution de dizaines de milliers d'opposants. Plusieurs centaines de milliers de Guinéens prennent le chemin de l'exil.

1984

Mort de Sekou Touré. Le colonel Lansana Conté prend le pouvoir à la suite d'un coup d'État.

2003

Réélection frauduleuse de Conté qui sollicite un troisième mandat même si la Constitution l'interdit.

2006

Conté est très malade. Il part se faire soigner en Suisse. Il a 72 ans.

Juin 2006

Manifestations de la population, qui proteste contre la flambée des prix.

Janv.-fév. 2007

Nouvelles manifestations qui tournent à l'émeute. L'armée tire. Bilan : 200 morts et des milliers de blessés.

Automne 2008

Les élections sont repoussées. Aucune date n'a été fixée.

22 déc. 2008

Mort de Lansana Conté.

800 000 tonnes La Guinée produit 800 000 tonnes de riz par année. Elle en consomme 1,3 million. Déficit : 500 000 tonnes.

$$$ Le prix du carburant a augmenté de 63% le 1er avril.

63% Le prix du riz a augmenté de 85% au cours de la dernière année.

22% de la population guinéenne a vendu des biens pour acheter de la nourriture.

220 000 francs guinéens (46$) Prix d'un sac de riz de 50 kg. C'est le prix le plus élevé en Afrique de l'Ouest.

Sources : BBC, International Crisis Group.

Sources : Programme alimentaire mondial de l'ONU, ministère de l'Économie, des Finances et du Plan de Guinée, BBC.