Il y a cinq ans, le passage de l'ouragan Katrina provoquait une des pires catastrophes naturelles de l'histoire des États-Unis. Au moins 1835 personnes ont perdu la vie, dont la majorité sont mortes noyées quand les digues censées protéger La Nouvelle-Orléans se sont rompues. Aujourd'hui, les marques physiques de la catastrophe sont toujours visibles. Mais ce sont les séquelles psychologiques qui sont les plus vives, rapporte notre correspondant.

Nicolas Bérubé LA PRESSE

Les fêtards sont toujours là. Le Musée du Vaudou attire les foules. Les policiers en uniforme fument des cigarettes et regardent passer les filles. La musique vous suit comme une ombre.

Pourtant, les traces du cataclysme planent sous la surface. Dans le quartier ouvrier 9th Ward, votre GPS cherche à vous diriger vers des rues défoncées décidément non carrossables. Les squelettes de maisons abandonnées sont partout. Plus loin, un pâté d'habitations vertes érigées par Brad Pitt trône au milieu des terrains abandonnés à la manière d'un étal de fruits biologiques dans un supermarché vide.

Cinq ans après le passage de l'ouragan Katrina, La Nouvelle-Orléans est à la fois optimiste et fatiguée, rétablie et convalescente, soulagée et inquiète. La vie a repris son cours, mais la vie n'est plus la même.

De son banc perché sur la galerie de sa maison dans le 9th Ward, Rosemary Claiborne, 74 ans, réfléchit aux cinq dernières années et invite son interlocuteur à visiter sa demeure.

Sa maison a passé deux semaines sous deux mètres d'eau, il y a cinq ans. Quand son mari atteint d'un cancer du poumon est revenu après les inondations, il a simplement dit: «Je ne veux plus habiter ici». Il est mort l'année suivante.

Des travailleurs payés par le gouvernement fédéral ont refait l'intérieur de la maison, des travaux qui ont coûté 115 000$. Mme Claiborne montre du doigt le plancher de tuiles de la cuisine. Le mortier est craqué et une pression du pied fait bouger les tuiles.

«Ils ont bâclé le travail, dit-elle. Maintenant, qu'est-ce que je fais? Personne n'est assez fou pour acheter ma maison dans cet état.»

Mme Claiborne s'estime chanceuse. Elle et ses voisins ont fui avant la tempête. Personne n'est mort dans sa rue, note-t-elle. C'est la vie du quartier qui a disparu.

«Il y avait des enfants partout avant, c'était vivant. Les gens ne sont pas revenus. Aujourd'hui, les maisons sont abandonnées, les magasins sont fermés et il fait noir le soir. C'est une zone morte, ici.»

Mouvement citoyen

Pas moins de 80% de la ville a été inondé le 29 août 2005, quand 53 digues et canalisations de béton ont cédé à travers La Nouvelle-Orléans. La zone inondée représentait sept fois la superficie de l'île de Manhattan. 1835 personnes ont perdu la vie, dont la majorité habitait dans les quartiers pauvres de la ville (la zone la plus visitée, le French Quarter, n'a que très peu été touchée par les inondations).

En 2008, un tribunal fédéral a statué que le Corps des ingénieurs de l'armée américaine, chargé de la construction et de l'entretien des digues, était responsable de la tragédie. Or, une loi datant de 1928 donne l'immunité à l'organisation, et la protège de toute poursuite. Depuis Katrina, les ingénieurs civils de l'armée ont refait les digues et les canalisations en employant des techniques plus coûteuses et plus solides.

Paradoxalement, la catastrophe a aussi eu des conséquences bénéfiques pour la communauté. La Nouvelle-Orléans est de plus en plus populaire auprès des jeunes américains. Un citoyen sur 10 est arrivé dans les cinq dernières années. Les nouveaux venus sont attirés par les bonnes écoles, les loyers abordables et le caractère tolérant de l'endroit.

Cette année, l'Université Tulane de La Nouvelle-Orléans a reçu 44 000 demandes d'admission, pour 16 000 places. L'université a été gravement endommagée durant l'inondation, mais a été reconstruite depuis.

«La ville est en pleine transformation, ça bouge plus qu'avant», explique Mark Milling, musicien de 31 ans originaire de Philadelphie, qui est arrivé à La Nouvelle-Orléans juste avant Katrina.

Trouver du travail n'est pas facile, pourtant. «Il n'y a pas une économie comme dans les grandes villes, mais c'est un endroit agréable. C'est le Sud ici, les gens ne sont pas stressés comme sur les côtes.»

Ruthie Fierson, fondatrice du mouvement Citizens for 1 Greater New Orleans, explique les choses ainsi: «La reconstruction a ramené la ville à la vie.»

Souriante et énergique, Mme Fierson donne l'impression d'être une grand-mère aisée qui n'hésite pas à donner son opinion lors des assemblées municipales. L'organisation qu'elle a fondée talonne les élus et milite en faveur de différentes causes sociales.

«Avant Katrina, rien ne bougeait à La Nouvelle-Orléans, dit-elle. Les gens ne s'engageaient pas. Le gouvernement faisait le minimum. Nos écoles comptaient parmi les pires du pays.»

Un esprit de solidarité a émergé après la catastrophe, note-t-elle. Les élus se sont mis au travail. L'attribution de fonds fédéraux a permis la construction de nouvelles écoles et l'embauche de centaines de professeurs par l'intermédiaire du programme fédéral«Teachers for America» qui envoie de jeunes profs dans des endroits défavorisés.

«Depuis 2005, les résultats des élèves du secondaire ont grimpé de 15% en moyenne, dit Mme Fierson. D'habitude, les professeurs de «Teachers for America» s'en vont après leur mandat, mais maintenant ils veulent rester à La Nouvelle-Orléans. C'est encourageant.»

Commémoration

La partie sud de 9th Ward bouge cette semaine. Dans l'air chaud résonne le staccato des marteaux et la plainte des scies électriques. Des élus sont attendus dans le secteur. Le maire de la ville. Des conseillers. Des officiels du comté. Le président Obama doit visiter la ville, dimanche, et il est probable qu'il passe par le 9th Ward.

Linda Morgano, directrice pour Global Green, l'entreprise parrainée par Brad Pitt qui érige cinq maisons écologiques dans 9th Ward, travaille des journées de 12 heures.

«J'ai un peu perdu le compte des gens qui passent par ici, dit-elle. Il y a beaucoup d'intérêt pour le projet, tout le monde vient y jeter un oeil.»

Les maisons ont été construites avec des matériaux écologiques. Elles sont munies de panneaux solaires et de pompes à chaleur géothermiques qui font économiser l'énergie. Les maisons seront achevées dans deux semaines, et mises sur le marché à un prix qui reste à déterminer.

«Nous allons privilégier les gens dont le revenu est inférieur à la moyenne de la région», dit Mme Morgano.

Malgré les projets encourageants, le 9th Ward ressemble encore à une zone sinistrée, avec des maisons abandonnées étouffées par la végétation, et une absence totale de commerces.

À un coin de rue des maisons écologiques, Ray Taylor, 59 ans, prend l'air sur sa chaise longue avant d'aller commercer son quart de travail pour une compagnie de livraison de bière.

«Tout ce que je peux dire, c'est que les dernières années m'ont fait vieillir, dit-il. J'ai dû reconstruire ma maison au complet. Mon corps n'est plus capable d'en prendre. Je suis fatigué.»

En dépit des efforts de Brad Pitt et autres, la reconstruction est plus visible dans les quartiers nantis, dit-il.

«Nous sommes laissés à nous-mêmes. Ça a toujours été comme ça. Les gens qui ont choisi de revenir ici sont déterminés. Est-ce que le quartier va redevenir comme avant? Peut-être, un jour. Bien après nous.»