Le nuage de cendres provenant d'Islande continue de menacer les plans de dizaines de milliers de voyageurs en Europe et ailleurs. Mais il a un impact autrement plus dramatique sur les fermiers vivant à proximité du volcan qui le génère, relate notre envoyé spécial Marc Thibodeau.

Mis à jour le 22 mai 2010
Marc Thibodeau, envoyé spécial LA PRESSE

La région côtière que l'on découvre en approchant, de Reykjavik, du volcan Eyjafjöll, au sud de l'Islande, semble tirée tout droit d'une carte postale.

 

De hautes falaises comportant plusieurs chutes d'eau surplombent des champs verdoyants où paissent des moutons et des chevaux à la crinière fournie. Quelques fermes apparaissent ici et là le long de la route principale, presque désertée, qui longe l'océan.

Tranquillement, le paysage bascule. Des traces de cendres noires apparaissent dans l'herbe, sur les bottes de foin enveloppées de plastique blanc, sur les toits des maisons, et finissent par dominer l'ensemble.

La «zone noire», comme l'appellent les résidants, se trouve très souvent dans l'axe de passage du nuage émis par le volcan. Elle est, du coup, copieusement arrosée de cendres.

«Quand il ne pleut pas et qu'il n'y a pas beaucoup de vent, tout est totalement noir ici. On ne voit presque pas devant soi. Toute la maison se remplit. Je dois passer mon temps à nettoyer», raconte Oskar Gretarsson, ingénieur de 35 ans venu prêter main-forte à ses parents en cette période de crise.

Accumulation de cendres

Impossible de ne pas le croire en voyant l'état du terrain autour de la ferme laitière familiale, placée dans un renfoncement montagneux situé à plus d'une centaine de kilomètres à l'est de la capitale. Les brins d'herbe peinent à percer les cendres, qui forment une couche de plusieurs centimètres d'épaisseur sur une voiture immobilisée près de l'entrée.

«Mon père vient d'aller aider des voisins à retirer les cendres accumulées sur le toit de leur maison puisque le poids additionnel était dangereux», a expliqué le jeune homme, plus qu'heureux de bénéficier enfin d'une journée sans cendres grâce à l'action de vents soufflant vers le nord.

Le véritable défi pour la ferme, dit-il, est de protéger les animaux, qui risquent de s'intoxiquer en ingurgitant des herbes mélangées à la pâte noirâtre que forment au sol les cendres mouillées.

«On a mis les moutons chez le voisin. Et les vaches sont à l'intérieur. Mais ça nous coûte cher de nourriture. Et on ne sait pas quand on pourra de nouveau produire du foin», dit-il.

Certains agriculteurs du secteur, manquant d'espace, ont dû se résigner à transporter leurs animaux vers d'autres parties du pays, qui reste largement épargné par les cendres.

La santé des résidants est aussi touchée, souligne Oskar Gretarsson, en relevant que son père souffre actuellement de problèmes respiratoires qu'un médecin a liés aux cendres.

Les fines particules, comme a pu constater La Presse en se rendant à proximité du volcan à bord d'un véhicule tout terrain, collent aux vêtements et à la peau et s'introduisent dans les yeux et les voies respiratoires, causant irritation et inconfort.

Bien qu'on ne voyait pas alors de lave, le bruit récurrent en provenance de l'Eyjafjöll - similaire au grondement produit par l'arrivée d'une tempête lointaine - témoignait du fait que l'activité sous-jacente continuait de plus belle.

Partir ou rester?

De l'arrêt ou de la poursuite de cette activité dépendra la survie de la ferme des Gretarsson, indique Oskar.

«On ne sait pas combien de temps ça va durer... Mais mon père n'a pas l'intention de partir pour l'instant», dit-il. À quelques dizaines de kilomètres vers l'ouest, non loin de la ville de Hvolsvöllur, Sara Asthordottir croise les doigts.

Sa ferme, située dans une vaste plaine, offre une vue directe sur le volcan et le nuage qu'il libère. La semaine dernière, pour la première fois, il est passé au-dessus de la maison, laissant une bonne couche de cendres qui a été rincée en quelques jours par la pluie.

«J'ai eu l'impression que le volcan voulait célébrer son premier mois d'éruption avec nous en nous envoyant un cadeau», ironise la femme de 36 ans, qui entraîne des chevaux de compétition.

Bien qu'elle ait réussi à protéger les animaux, l'épisode a changé son regard sur le volcan. «Jusque-là, c'était pour moi une belle vue par la fenêtre. Mais tout à coup, notre monde a été viré sens dessus dessous et on ne sait pas si ça va recommencer. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'envoyer les chevaux à la ferme de mon père», dit-elle.

Son ami Gustav Gustavsson, qui élève aussi des chevaux, a trouvé une façon originale de venir en aide aux fermiers touchés.

Il s'est rendu à quelques reprises dans la zone noire pour recueillir des centaines de kilos de cendres qui sont aujourd'hui vendus, en petits flacons, sur le site de commerce en ligne de son fils, Sofus. L'argent ainsi généré est versé à une organisation de secouristes islandaise.

«L'idée m'est venue d'un client qui me demandait s'il n'était pas possible d'avoir un échantillon de cendres en souvenir de l'éruption du volcan», relate en entrevue le commerçant, qui a déjà expédié le singulier produit dans plus d'une trentaine de pays.

Aucun Islandais ne s'est déclaré preneur jusqu'à maintenant. «Les gens d'ici ne veulent qu'une chose: que les cendres disparaissent», souligne Sofus Gustavsson.