Gordon Brown a tourné hier une page douloureuse de l'histoire britannique en présentant les excuses de la Grande-Bretagne aux enfants «déportés» dans des pays du Commonwealth. Ce mea-culpa a des répercussions jusqu'au Canada, terre d'accueil de 100 000 de ces petits émigrés jusqu'en 1930. Les plus chanceux héritaient d'un dur labeur. Les autres, d'agressions physiques routinières.

Mis à jour le 25 févr. 2010
Mali Ilse Paquin, Collaboration spéciale LA PRESSE

«Aujourd'hui, les enfants émigrés sont enfin rentrés chez eux.» C'est avec ces paroles émouvantes que Margaret Humphreys, infatigable championne de la cause des petits émigrés, a accueilli les excuses très attendues du premier ministre britannique.

 

Gordon Brown n'a pas mâché ses mots à propos de ce chapitre «honteux» de l'histoire de la Grande-Bretagne. Plus de 130 000 enfants britanniques défavorisés ont été envoyés ailleurs dans le Commonwealth, surtout au Canada et en Australie, du XVIIe siècle jusqu'en 1970.

Beaucoup ont été condamnés au travail forcé et ont été maltraités dans leur foyer ou leur institution d'accueil.

«Au nom de la nation, je voudrais offrir mes profondes excuses à tous les anciens enfants émigrés et à leurs familles», a déclaré Gordon Brown hier, à la Chambre des communes.

«Nous sommes désolés qu'ils aient été envoyés à l'étranger alors qu'ils étaient vulnérables. Nous sommes désolés que notre pays les ait abandonnés... Et nous sommes désolés que ces excuses se soient fait attendre.»

Un fonds d'environ 10 millions de dollars canadiens a été créé pour permettre aux anciens émigrés de retrouver leur famille et de reconstituer leur arbre généalogique.

Enfants «déportés»

Dans un discours bien senti, le premier ministre a souligné les pratiques «cruelles» du programme d'immigration infantile de l'Angleterre victorienne. Certains enfants, qui n'avaient que 3 ans, étaient des Oliver Twist, orphelins et entraînés dans la petite criminalité. D'autres ont été arrachés à une famille jugée nuisible pour eux.

Des oeuvres de charité, parrainées par des églises et même par la famille royale, supervisaient ce programme de placement.

«Ils étaient envoyés à l'étranger sans le consentement des parents. On leur disait qu'ils étaient morts alors que c'était faux», a dit Gordon Brown d'un air grave. Les noms et les dates de naissance étaient modifiés pour éviter que les familles puissent se réunir.

Cette opération n'était ni plus ni moins qu'une «déportation», a dit le chef du gouvernement. Gordon Brown marche dans le sillage du premier ministre de l'Australie, Kevin Rudd, qui s'est excusé en novembre dernier auprès des Britanniques déplacés en Australie jusqu'en 1970.

Trop frêles

Le Canada a joué un rôle de premier plan dans ce triste exode. Il a accueilli jusqu'à 100 000 enfants britanniques entre 1860 et 1930, soit plus des deux tiers des petits «déportés».

La majorité a été placée en Ontario, croit l'historien Stephen Constantine, sommité sur ce sombre chapitre. «On leur choisissait un environnement anglais», explique le professeur de l'Université de Lancaster.

Les enfants travaillaient comme domestiques ou comme ouvriers agricoles. Ce qui s'apparente à de l'esclavage aujourd'hui était vu autrement à l'époque.

«Il y avait une grande demande pour de la main-d'oeuvre bon marché dans les fermes. Ces jeunes exilés arrivaient à point. Notre attitude face à l'enfance a beaucoup changé depuis un siècle.»

Combien ont été maltraités? Impossible à dire. Il y a eu des cas de sadisme et même des meurtres. Chose certaine, ces Canadiens d'adoption ont tous été traumatisés par ce déracinement.

Le Canada a fermé la porte aux petits immigrés en 1930. Mais pas pour des raisons humanitaires. Les Britanniques étaient jugés trop frêles pour le labeur physique, selon Stephen Constantine.

Aujourd'hui, des décennies plus tard, les anciens émigrés toujours vivants sont heureux que leurs souffrances soient enfin reconnues, dit l'expert. Même si aucune compensation financière n'est prévue. Mais, rappelle le professeur: «On ne peut acheter une jeunesse perdue.»