L'arrestation du mollah Abdul Ghani Baradar, chef militaire des talibans afghans, pourrait représenter un tournant dans le combat des militaires et des services secrets pakistanais contre les insurgés islamistes.

Mis à jour le 17 févr. 2010
Richard Hétu, collaboration spéciale LA PRESSE

«Au bout du compte, la vraie question consiste à se demander si l'ISI, l'agence de renseignement pakistanaise, et l'armée pakistanaise sont devenues sérieuses ou s'il est tout simplement tombé entre leurs mains», a déclaré Thomas Johnson, spécialiste de l'Afghanistan à l'École navale supérieure de Monterrey, en Californie. «Seul le temps nous permettra d'y répondre.»

 

L'arrestation du mollah Baradar a été annoncée lundi soir sur le site internet du New York Times. Selon le quotidien, elle est survenue il y a plusieurs jours à Karachi, la plus grande ville du Pakistan, dans le cadre d'une opération menée par l'ISI (Inter-Services Intelligence) et la CIA, l'agence de renseignement américaine. Il s'agit d'une capture importante: Baradar est décrit comme le numéro 2 des talibans après le chef spirituel du groupe, le mollah Mohammed Omar, proche d'Oussama ben Laden.

«À court terme, cette arrestation aura un impact significatif sur les opérations militaires des talibans en Afghanistan. Le mollah Baradar a la réputation d'être un excellent stratège militaire, a déclaré le professeur Johnson. Cela dit, il n'exerçait pas une autorité directe sur tous les commandants talibans.»

Né il y a 42 ans dans la province d'Uruzgan, dans le sud de l'Afghanistan, le mollah Baradar est considéré comme un ami du mollah Omar, aux côtés duquel il a combattu les Soviétiques dans les années 80. Après la prise du pouvoir à Kaboul par les talibans en septembre 1996, il est devenu vice-ministre de la Défense. Il aurait trouvé refuge au Pakistan après la chute du régime taliban, en novembre 2001.

Selon les services de renseignement occidentaux, le mollah Baradar joue, depuis le printemps 2007, un rôle prépondérant au sein de la «choura de Quetta», une assemblée de chefs tribaux dans le sud du Pakistan, où se trouve également le commandement taliban. On lui attribue la résurgence de l'insurrection talibane en Afghanistan et la stratégie des bombes artisanales, ces «fleurs» - c'est ainsi qu'il les a baptisées - qui ont fait plusieurs victimes chez les militaires de l'OTAN et les civils afghans.

Néanmoins, l'arrestation du mollah Baradar est peut-être une conséquence directe ou indirecte des dissensions au sein de la choura de Quetta, selon le professeur Johnson, qui a interviewé plusieurs commandants talibans dans le cadre de ses recherches.

«J'ai entendu des rumeurs selon lesquelles des membres de la choura de Quetta sont en désaccord avec ses positions, a déclaré l'universitaire. Bien qu'il soit un excellent stratège militaire, il a aussi la réputation d'être plutôt pragmatique. Dans certaines circonstances, il pourrait même être prêt à participer à des négociations de réconciliation, selon les rumeurs. Les tenants de la ligne dure à Quetta ont peut-être contribué à son arrestation.»

Juan Cole, spécialiste du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud à l'université du Michigan, a présenté hier sur son blogue une autre hypothèse: le mollah Baradar aurait été arrêté par l'ISI après s'être mis à dos l'agence de renseignement en commanditant des attentats contre les chiites de Karachi qui ont provoqué des émeutes et déstabilisé la vie économique de cette capitale financière.

«Tant que les talibans s'attaquaient principalement au gouvernement Karzaï en Afghanistan, l'ISI était peut-être prête à fermer les yeux. Mais s'ils causent des milliards de dollars de dommages à Karachi, comme ils l'ont fait cet hiver, c'est intolérable», a écrit le professeur Cole.

Comme ils l'ont fait dans des cas semblables par le passé, les talibans afghans ont démenti l'information du New York Times sur l'arrestation du mollah Baradar. Mais Thomas Johnson, le spécialiste de l'Afghanistan à l'École navale supérieure, n'entretient aucun doute sur sa capture.

«Elle pourrait mener à l'arrestation d'autres dirigeants talibans, a-t-il dit. S'il y a quelqu'un qui sait où se trouve le mollah Omar, c'est bien Baradar.»