« ¡ No les voy a defraudar ! » Je ne vais pas vous laisser tomber !

C’est avec cette grande promesse que Claudia Sheinbaum a endossé son nouveau titre de présidente désignée du Mexique devant des dizaines de milliers d’électeurs venus l’entendre sur la place centrale de la ville de Mexico, le Zócalo, dans la nuit de dimanche à lundi.

« Presidenta ! Presidenta ! », a répondu la foule, qui, en quelque 200 ans, n’avait jamais pu utiliser ce mot au féminin pour décrire la réalité politique du grand pays de 128 millions d’habitants.

Cette première historique ne surprend personne puisqu’on savait bien avant le début du scrutin qu’une femme serait élue, les deux principales formations politiques ayant présenté des candidates.

On a néanmoins lâché un « ¡ Oh, Dios mío ! » en apprenant que Mme Sheinbaum avait recueilli entre 58 et 60 % des appuis, devançant sa principale rivale de 30 points de pourcentage.

C’est donc avec un mandat extrêmement fort que la politicienne de gauche va prendre les rênes du pays, le 1er octobre. Et les attentes à son endroit sont énormes. Les appréhensions aussi. « Sa victoire est symbolique et importante, mais les yeux sont tournés vers les prochaines semaines. Vers le processus de transition », m’a dit lundi Françoise Montambeault, professeure de science politique et chercheuse associée au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Depuis le début de la campagne, autant son opposition que ses supporters ont présenté Mme Sheinbaum comme la dauphine de son prédécesseur, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), président sortant et figure de proue du Mouvement pour la régénération nationale (Morena).

PHOTO HENRY ROMERO, REUTERS

Le président sortant Andrés Manuel López Obrador

Ce n’est pas très difficile à comprendre. D’un côté, on a voulu la dépeindre comme une marionnette du président contesté pour ses méthodes autoritaires et le culte de la personnalité qui l’entoure. De l’autre, on a voulu profiter de la cote de popularité d’AMLO qui frôle les 65 %, soit assez pour faire pleurer d’envie les deux autres amigos nord-américains, Joe Biden et Justin Trudeau.

Le problème dans tout ça, c’est que Mme Sheinbaum devra travailler d’arrache-pied pour démontrer qu’elle est une leader de son propre droit. Une tâche assez ingrate, presque clichée, pour une femme qui accède au plus haut poste de pouvoir de son pays.

Parlez-en à Dilma Rousseff, l’ancienne présidente du Brésil, qui a toujours été poursuivie par l’ombre de Luiz Inácio Lula da Silva.

Lundi, quelques heures après l’annonce des résultats du scrutin, M. Obrador s’est d’ailleurs empressé d’annoncer qu’il se retirera de la vie politique le jour de la fin de son mandat et ne jouera pas à la belle-mère, une confirmation que son aura – réelle ou imaginée – risque de coller à la peau de sa successeure.

Pourtant, le parcours professionnel et politique de Claudia Sheinbaum devrait parler de lui-même. Ingénieure et détentrice d’un doctorat en sciences de l’environnement, diplômée de l’Université nationale autonome du Mexique autant que de l’Université Stanford en Californie, Mme Sheinbaum faisait partie du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’année où l’organisation a partagé le prix Nobel de la paix avec Al Gore.

Quand, en 2011, AMLO a créé l’organisation Morena qui allait devenir un parti politique trois ans plus tard, Claudia Sheinbaum était déjà de la partie. C’est d’ailleurs sous la bannière de Morena qu’elle a été élue cheffe du gouvernement de la ville de Mexico en 2018, soit le deuxième poste de pouvoir d’importance du Mexique, note Françoise Montambeault. On est donc loin de parler d’une princesse héritière !

D’ailleurs, c’est passé un peu sous le radar, mais c’est une femme, Clara Brugada, qui sera maintenant aux commandes de l’immense ville de Mexico, l’une des cinq plus grandes régions métropolitaines au monde, avec ses quelque 20 millions de citoyens. « Elle vient d’un milieu différent de celui de Claudia Sheinbaum, mais elles ont travaillé ensemble sur de grands projets d’infrastructure », note la politologue qui était récemment au Mexique.

On saura assez rapidement de quel bois la nouvelle présidente se chauffe puisque les chantiers qui l’attendent sont immenses et qu’elle devra détailler son approche et bâtir l’équipe qui l’épaulera. « Longtemps au Mexique, l’économie était l’enjeu principal et la sécurité venait en deuxième. Là, c’est inversé », remarque Jorge Pantaleón, professeur d’anthropologie à l’Université de Montréal, lui aussi affilié au CERIUM.

L’économie va relativement bien. Le peso est stable. La sécurité, c’est LE défi. Pendant le mandat de six ans d’AMLO, il y a eu 180 000 assassinats et disparitions. C’est énorme.

Jorge Pantaleón, professeur affilié au CERIUM

Dans ce domaine, le président sortant est loin d’avoir brillé. On pourrait dire la même chose de ses prédécesseurs Felipe Calderón et Enrique Peña Nieto, qui ont vu la guerre des cartels atteindre son paroxysme à partir de 2006. Ils n’ont pas su non plus faire obstacle à l’épidémie de violence contre les femmes qui ébranle le pays.

Un autre grand casse-tête est celui de la migration. Le Mexique, qui a vu plus de 20 millions de ses citoyens s’installer aux États-Unis, est aujourd’hui une plaque tournante de la migration en provenance d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Amérique latine. La militarisation de la frontière sud du pays pendant le mandat du président Obrador est loin d’avoir mis un terme à cet afflux et a eu comme dommage collatéral de faire de l’armée mexicaine une force politique, note l’anthropologue.

Il y a un autre défi mondial pour lequel Mme Sheinbaum est mieux préparée que tous les chefs d’État du G20 réunis. Celui des changements climatiques et de la transition énergétique pour y faire face. Son expertise lui conférera une grande crédibilité.

« Son approche est très différente de celle de son prédécesseur. Elle parle anglais, a vécu aux États-Unis et connaît la culture anglo-saxonne. Elle sera beaucoup plus à l’aise dans les grands forums internationaux que le président Obrador, qui ne voyageait pas », note Louise Blais, ancienne ambassadrice et représentante officielle adjointe du Canada aux Nations unies.

Son élection est une belle occasion à saisir pour le Canada qui doit renforcer au plus vite ses liens avec le Mexique, notre cousin continental et partenaire commercial incontournable. Si Donald Trump est réélu à la Maison-Blanche en novembre, les défis de Mme Sheinbaum seront aussi les nôtres. Il ne faudra pas se laisser tomber mutuellement.