Ankit Jain éclate de rire quand je lui demande s’il veut être un père fondateur des temps modernes. Si jamais on devait créer le 51État de l’Union, il pourrait pourtant faire reconnaître une part de paternité.

L’avocat de 31 ans est en pleine campagne électorale, mais avant de se rendre serrer des mains au marché public, il vient s’asseoir pour prendre un chaï avec moi à la boulangerie Seylou, sur la rue N.

Mardi, les démocrates du district de Columbia choisiront le candidat à l’investiture pour un des deux postes de sénateur de la Ville de Washington.

Sénateur « fantôme », car même si la ville compte 672 000 habitants, les gens de « D.C. » n’ont aucun représentant au Congrès, ni à la chambre basse, ni au Sénat. Ils peuvent voter pour la présidence, mais ça s’arrête là.

Jain a grandi à Fairfax, en Virginie, en banlieue. Il s’est installé à Washington après ses études en droit à l’Université Columbia.

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Ankit Jain milite pour que le district de Columbia devienne le 51e État

En traversant le Potomac, j’ai perdu mon droit de vote au Congrès. Mes amis, mes voisins, ma famille : nous payons des impôts, mais notre opinion ne compte pas, personne ne vote les lois en notre nom, et à mon avis, c’est honteux.

Ankit Jain, candidat à l’investiture pour un des deux postes de sénateur de Washington

Le débat est presque aussi vieux que la Constitution américaine, qui a créé ce territoire fédéral à partir de terres cédées par le Maryland et la Virginie. Mais il prend de l’ampleur petit à petit.

Depuis 1990, la ville élit un représentant et deux sénateurs « fantômes » (le pasteur Jesse Jackson a été l’un d’eux), qui tentent de faire valoir les enjeux locaux, sans droit de vote.

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Manifestants réclamant le statut d’État pour le district de Columbia, en mars 2021

En 2016, dans un référendum organisé par la Ville, 85,7 % des résidants ont voté « oui » à la transformation de ce territoire en État.

« Nous serions le plus petit par la taille, mais il y aurait deux États moins populeux que nous », signale Jain. Le Wyoming ne compte pas tout à fait 600 000 habitants et le Vermont, près de 650 000.

L’idée d’installer la capitale en terrain neutre semblait une évidence aux yeux des rédacteurs de la Constitution. L’une des raisons était la nécessité d’un service de sécurité indépendant des États. En 1783, des troubles avaient éclaté à Philadelphie, l’ancienne capitale, pendant que les membres du Congrès étaient réunis. Alexander Hamilton lui-même avait dû se rendre parlementer avec les soldats qui tenaient le siège du Congrès pour réclamer leur paye. Le Congrès a ensuite erré dans plusieurs villes avant de revenir à Philadelphie, pour rédiger la version finale de la Constitution en 1787. Il y avait d’autres considérations pour l’établissement d’un « district » fédéral neutre hors des querelles entre États, mais les historiens disent que le souci de sécurité physique des législateurs a joué un rôle déterminant.

Washington a choisi lui-même le site, au confluent du Potomac et de la rivière Anacostia, et désigné un Pierre Charles L’Enfant pour dessiner les plans – très français – de la ville. George Washington n’y a jamais siégé, et sans doute ne s’imaginait-il pas que la ville deviendrait aussi populeuse.

Ironie de l’histoire, 238 ans après les troubles de Philadelphie, c’est aussi une émeute au Congrès qui vient de donner un nouvel élan au projet d’étatisation de Washington.

« Quand il y a eu l’émeute du 6-Janvier au Capitole, la mairesse de Washington ne pouvait même pas appeler la garde nationale pour empêcher la violence (elle est sous les ordres de l’État fédéral), souligne Jain. La police de D.C. était pourtant le premier répondant pour intervenir et plusieurs agents ont été sérieusement blessés. Donc ils risquaient leur vie pour protéger les membres d’un Congrès dans lequel ils n’ont aucun vote. »

Cette injustice, et le fait de voir D.C. devenir militarisé pendant un an, ont permis de comprendre concrètement l’enjeu.

Ankit Jain

La lutte pour une démocratie plus juste ne s’arrête pas aux limites de Washington pour Ankit Jain. Il travaille comme conseiller juridique pour l’organisme FairVote, qui tente d’assurer une meilleure représentativité partout aux États-Unis. Le groupe milite pour un système de vote préférentiel : l’électeur vote pour plusieurs candidats par ordre de préférence, ce qui favorise les candidats les plus consensuels.

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Enseigne d’un groupe militant pour un système de vote préférentiel

« J’aide à rédiger des projets de loi. Le système existe en Alaska, à New York, dans le Maine, en Oregon et les choses avancent au conseil municipal de Boston.

« J’ai travaillé au Sierra Club parce que les enjeux environnementaux me touchent, mais je me suis rendu compte que tous les dossiers sont bloqués parce que notre système démocratique ne fonctionne pas correctement et les gens ne sont pas représentés adéquatement. »

Étonnamment, une simple loi du Congrès suffit pour créer un nouvel État. La plupart des États qui se sont ajoutés au fil des ans ont d’abord eu leurs représentants ou sénateurs « fantômes », qui sont en fait des lobbyistes pour leur territoire.

Une fois l’État membre, il ne peut être éjecté par un vote ultérieur.

Dans la fameuse affaire de la sécession du Texas en 1864, la Cour suprême a écrit que « l’acte qui a consommé l’admission de l’État est plus qu’une entente », mais son incorporation « finale » et « indissoluble » – sauf par une révolution ou le consentement des autres États.

Des dizaines de projets de loi ont été présentés au fil des ans pour étatiser D.C., avec de plus en plus d’appuis. Quand la Chambre des représentants était majoritairement démocrate, en 2021 et 2022, un projet de loi pour créer l’État de « Washington Douglass Columbia » a été adopté. Douglass comme le militant abolitionniste Frederick Douglass, qui a vécu à Washington. Et Columbia pour le symbole féminin de la nation américaine, l’équivalent de la Marianne française, ce qui permettrait de garder le D et le C de D.C.

Le Sénat a bloqué le projet de loi. Pour les républicains, l’idée de faire entrer dans l’Union deux nouveaux sénateurs fort probablement démocrates n’est pas très séduisante. « Ce n’est pas un enjeu partisan, c’est une question de principe », plaide Jain.

« Je crois que ça va arriver dans un avenir prochain », dit-il.

L’enjeu est aussi « très personnel » pour Ankit Jain. Il s’est fait raconter des centaines de fois comment ses parents, immigrants indiens, avaient couché devant le bureau de l’Immigration pour avoir leur permis de travail.

« Ils ont travaillé très fort pour obtenir le droit de vote, je l’ai perdu en traversant un pont, je veux le ravoir. »