(Washington) Un homme d’affaires new-yorkais à la morale douteuse, devenu une immense vedette de la télévision. Une alliance cynique avec un tabloïd, qui couvre ses scandales en échange d’argent et d’exclusivités. Une candidature présidentielle que personne ne prend au sérieux mais qui triomphe. Une alliance sacrée avec des fondamentalistes chrétiens.

L’histoire de Donald Trump est un condensé invraisemblable de toutes les contradictions politiques américaines. Une fable états-unienne plus cynique que House of Cards qui, contrairement à la série de Netflix, ne s’épuise pas après quatre saisons.

Qui aurait imaginé cette histoire, qui a pulvérisé toute la scène politique américaine ?

Le super-riche attaquant l’élite avec laquelle il frayait naguère. Le draft dodger pistonné ayant échappé à la guerre du Vietnam, mais devenu le champion des militaires. Le pornocrate, playboy, mécréant, réinventé en vendeur de bibles comme de paires de baskets dorés à son nom…

Même dans Le bûcher des vanités, Tom Wolfe n’est pas allé aussi loin.

Il faut dire que Donald Trump est allé plus loin que Sherman McCoy, le financier new-yorkais du roman, qui se croit « maître de l’Univers ».

Trump l’a été pour vrai, lui. Aucun être humain sur Terre en effet ne peut prétendre être davantage « maître de l’Univers » que le chef de la plus grande armée, encore aujourd’hui. Donald Trump a des raisons authentiques de se croire tout-puissant.

Mais comme dans le roman, le personnage invincible, au sommet de la pyramide sociale, rencontre l’humiliation. Les égouts remontent.

Tranquillement, il est rattrapé par son passé sulfureux – agressions sexuelles, relations extraconjugales avec une playmate et une actrice de films pornos, truquage de livres comptables, gonflement de ses avoirs…

Et comme dans le roman, cela se passe dans une cour de justice de New York dans l’œil d’un cyclone médiatique.

Donald Trump a perdu quatre fois de suite depuis un an devant des juges et des jurys de sa ville. La ville qui l’a mis au monde et sur laquelle il a laissé son empreinte indélébile jusque dans l’architecture. Il en a longtemps été une icône, un symbole de succès intégral américain : financier, social, familial, sexuel…

Il disait que quand on est une aussi grande vedette, on peut embrasser la première venue sans demander la permission, lui prendre le sexe : tout est permis quand on est maître de l’Univers. Il l’a dit. Il l’a prouvé.

Depuis l’an dernier, deux jurys l’ont condamné pour avoir agressé sexuellement la journaliste E. Jean Carroll. Il n’a pas même daigné donner sa version aux pairs qui le jugeaient – sauf par un témoignage hors cour. Sa propre Trump Organization est sous tutelle de la justice, et il en a pour 454 millions de dollars d’amendes à payer.

Et quand arrive son premier procès criminel, qui est le juge ? Un type nommé Juan. Né en Colombie. De ces gens qui « empoisonnent le sang de la nation », venus de « pays de merde », comme il dit.

Sauf qu’à la fin, c’est un jury de New-Yorkais qui décide. Comme dans Le bûcher des vanités. McCoy au moins a eu droit à un avortement de procès parce que le jury, divisé entre Blancs et Noirs, était incapable d’arriver à un verdict. Pour Trump, 11 heures de délibérations ont suffi pour le déclarer criminel. Felon (« félon » en vieux français : le sujet déloyal, le traître).

Humiliation mise à part, peu de choses semblent pourtant avoir changé jusqu’ici pour le félon Trump. Il pourrait redevenir le maître de l’Univers. Il est convaincu l’être demeuré, d’ailleurs.

En 2014, le sénateur républicain Rand Paul dénonçait encore le « comportement de prédateur » sexuel de Bill Clinton, qui avait eu une relation sexuelle avec la stagiaire Monica Lewinsky 20 ans plus tôt.

Il dénonçait l’hypocrisie des démocrates, mettant en contradiction le comportement sexuel abusif de l’ex-président et son discours voulant que les républicains font « une guerre aux femmes ».

Dix ans plus tard, le sénateur conservateur du Kentucky a été parmi les premiers à dénoncer la déclaration de culpabilité prononcée par un jury légalement constitué.

Par un détour sarcastique du récit, le président le plus clairement irréligieux et le plus ouvertement libertin de l’histoire américaine est soutenu par tout ce que la classe politique compte d’ultraconservateurs. Il est devenu l’homme des valeurs familiales et le gardien de la chrétienté.

Contrairement à Sherman McCoy dans Le bûcher, donc, Trump-le-personnage ne connaît pas la déchéance jusqu’ici. Seulement une série d’humiliations judiciaires et médiatiques, pour lesquelles il est immédiatement absous à répétition par ceux qui le veulent au sommet de l’Univers à nouveau. Tout glisse, tout passe.

Mais à la différence de McCoy, s’il tombe, il ne tombera pas seul au fond d’un livre.

L’épilogue n’est pas écrit.