(Lviv) C’est un bal tragique et étourdissant. Un mouvement perpétuel. De vieux trains grinçants et fumants déversent un flot régulier de femmes et d’enfants venus des villes de l’Est pilonnées par les troupes russes.

Publié le 17 mars
Martin Tremblay
Martin Tremblay La Presse

Ces réfugiés de l’horreur se pressent dans l’espoir d’embarquer pour la Pologne. Ils forment une queue immense, qui serpente dans la gare de Lviv pour déborder jusque dans un parc, en face.

Là, des haut-parleurs diffusent la musique de La leçon de piano, de Michael Nyman. Trame sonore belle et mélancolique pour une horrible catastrophe pour l’humanité.

C’est comme ça depuis le jour 1 de la guerre en Ukraine. De l’aube au crépuscule, les trains de l’Est crachent leurs voyageurs fourbus. Les trains qui mettent le cap sur la Pologne en avalent presque autant.

Sous nos yeux, un pays est saigné de ses habitants.

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Dans un parc, en face de la gare, des ONG distribuent nourriture et boissons.

Dans le parc, la Croix-Rouge a planté ses tentes blanches. Des ONG distribuent de la soupe et des boissons chaudes. On se croirait dans un camp de réfugiés.

Déjà, 3 millions d’Ukrainiens ont fui le pays. C’est le plus grand exode en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Un exode qui passe, en grande partie, par la gare Centrale de Lviv, la ville refuge de l’Ouest.

Chaque jour, des dizaines de milliers d’Ukrainiens en exil font étape à l’ombre de cette gare de style Art Nouveau, remarquable avec sa coupole, ses colonnes et ses statues.

Et c’est là que ça frappe. La discordance.

Des journalistes ont eu des mots maladroits pour décrire la guerre en Ukraine. Cette fois, a lancé un reporter américain, ça se passe dans un pays civilisé…

On a crié au racisme. On a déploré cette compassion apparemment plus facile envers les Ukrainiens qu’envers d’autres nations, plus pauvres ou plus éloignées.

Il y a de cela, sans doute.

Mais il faut aussi admettre que les dernières décennies nous ont surtout habitués à voir des camps de réfugiés plantés dans la poussière et dans la boue.

Moins souvent au cœur d’un site patrimonial de l’UNESCO.

Dans une église richement décorée du cœur de Lviv, on célèbre un mariage. La scène serait presque banale, si ce n’était des statues enveloppées pour les protéger d’éventuels bombardements.

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Malgré la guerre, un couple célèbre son union dans l’église jésuite de Lviv.

La vie continue, malgré la guerre – ou à cause d’elle.

Tout est normal. Les cafés sont ouverts. Les boutiques aussi. On trouve de tout, sauf de l’alcool, dont la vente est interdite sous la loi martiale. Les Ukrainiens, semble-t-il, doivent rester alertes en tout temps. Pas question pour eux de noyer leur désespoir dans la bière ou la vodka.

Ils doivent voir leur tragédie dans le blanc des yeux.

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La vente d’alcool est interdite par la loi martiale. Des jeunes se rassemblent dans un café branché du centre de Lviv.

Tout est normal, mais rien n’est normal. Pour les Ukrainiens, la vie a basculé du jour au lendemain. Ils en ont perdu la notion du temps. Quel jour sommes-nous déjà ? Dimanche ? Mercredi ? Ça n’a plus d’importance. Désormais, ils comptent les jours depuis le 24 février. Depuis le déclenchement de la guerre. Jour 18. Jour 19. Jour 20…

Les sirènes d’alerte retentissent au cœur de Lviv, ancienne cité de l’empire austro-hongrois dont la grâce et la beauté rappellent celles de Prague et de Vienne.

Les sirènes retentissent et plus personne ne court aux abris, comme aux premiers jours de la guerre. Parce que Lviv a été épargné par les frappes, jusqu’à présent. Et parce qu’il faut bien que la vie continue, justement.

Personne ne court, mais tout le monde se demande : Vladimir Poutine osera-t-il ?

Osera-t-il bombarder Lviv, réduire à néant son héritage artistique et culturel incroyablement riche ?

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Des employés de la cathédrale catholique de Lviv recouvrent les statues pour les protéger.

Tout le monde se demande, mais personne ne se fait d’illusions : oui, Poutine osera, s’il le peut. Pour l’instant, il en a plein les bras à Kyiv et ailleurs. Mais il a déjà montré que rien ne l’arrêtait. Pour mettre l’Ukraine à sa botte, il est prêt à tout.

Et puis, Poutine déteste tout ce que représente Lviv, considéré comme l’âme de pays, le bastion du nationalisme ukrainien.

Alors, ici, tout le monde se prépare au pire.

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Un bâtiment public de Lviv est protégé par des sacs de sable.

Les banques et les postes de police ont empilé des sacs de sable à leurs portes. Les églises ont placardé leurs vitraux. Les musées ont remisé leurs collections. Les statues se sont transformées en fantômes voilés.

Chaque citoyen fait ce qu’il peut pour protéger la ville d’un potentiel assaut. Dans l’angoisse de l’attente, chacun cherche à faire quelque chose, n’importe quoi. Pour aider. Pour ne pas devenir fou.

Les femmes et les hommes, les mamies et les papis font de la résistance, dans la mesure de leurs moyens.

À l’Académie nationale des arts de Lviv, l’enseignante Tamila Pechenyiuk, une paire de ciseaux attachée autour du cou, tisse.

Elle tisse tous les jours depuis trois semaines. Elle tisse des filets de camouflage, qui serviront à recouvrir les points de contrôle militaires protégeant les routes de la région contre l’envahisseur russe. « C’est de l’art contemporain ! », lance-t-elle à la blague.

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À l’Académie nationale des arts de Lviv, des femmes tissent des filets de camouflage.

Elle tisse pour ne pas céder à la panique.

Des tas de vieux vêtements ont été déposés aux portes de l’Académie. Ils seront teints, puis découpés en bandelettes pour en faire des filets. Des dizaines de femmes se sont portées volontaires pour en confectionner à la chaîne. « C’est ce que nous pouvons faire pour aider », dit Mme Pechenyiuk.

C’est leur effort de guerre.

Ailleurs, des jeunes concoctent ce qu’ils appellent des « smoothies de Lviv » spéciaux pour les soldats russes : des cocktails Molotov. Dans leurs ateliers, des soudeurs assemblent de lourds obstacles antichars en métal. Au centre-ville, une longue queue se forme devant un bureau administratif : des hommes espèrent y acquérir en vitesse un permis de port d’armes. Au cas où.

Le Théâtre Résurrection n’offre aucune représentation depuis que le pays est en guerre. Il n’a pas la place.

La salle a été convertie en refuge pour loger ceux qui se sont arrêtés à Lviv plutôt que de poursuivre vers l’ouest. Ils dorment sur des matelas étendus sur la scène, au balcon et au parterre.

La ville entière est devenue un camp de réfugiés. Les autorités municipales ont réquisitionné des universités, des églises et des usines pour loger tout le monde. Mais les places commencent à manquer.

Plus de 200 000 Ukrainiens en fuite se sont installés dans la ville de 700 000 habitants. Avec l’assaut sur Kyiv, la capitale, une prochaine vague est inévitable.

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Le Théâtre Résurrection de Lviv a été converti en refuge pour les déplacés.

Mais les ressources ne sont pas illimitées, répète le maire de Lviv à qui veut l’entendre. La ville refuge est sur le point de craquer sous la pression.

Les trains bondés continuent malgré tout d’entrer en gare. Des pancartes jaunes indiquent les directions aux voyageurs à bout de souffle. Ici, des bus gratuits pour la Pologne. Là-bas, de l’aide psychologique. Par ici, des repas chauds…

À la sortie de la gare, dans le parc, on trouve un stand d’information. Il y a de la musique, des tables, des tentes, des feux de camp. Les enfants s’amusent dans des modules. Des bénévoles leur tendent des bonbons et des peluches.

L’incongruité de la situation frappe, encore. Hier, ces enfants fuyaient les bombes, la faim, la mort. Aujourd’hui, ils semblent avoir repris une existence normale.

En surface, seulement.

Mariia Kaidash, 34 ans, est bénévole à la gare. Elle raconte s’être démenée, la veille, pour aider un Angolais qui avait fui Kharkiv en catastrophe. Dans sa hâte, il avait oublié de prendre son passeport. Il était coincé dans un pays en guerre. « Le pauvre, dit Mariia d’une voix douce. Il fallait l’aider à survivre…

— Et vous, Mariia ?

— Oh, moi, je viens de Kharkiv… »

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Mariia Kaidash, 34 ans, est bénévole à la gare.

Son immeuble tient toujours, mais pour combien de temps ? Le centre de la ville a été anéanti. Les bombes continuent de pleuvoir. L’institut où Mariia travaille comme chimiste risque la destruction, lui aussi.

« Mes collègues scientifiques ont fui ou sont à l’abri dans une station de métro. On avait mis des années à acquérir de l’équipement de l’étranger, comme des spectromètres… Pour moi, c’est presque plus dérangeant de penser à ça que de penser à mon appart. »

Mariia est venue prêter main-forte à la gare parce qu’elle n’avait rien de mieux à faire.

Tout ce que nous avons maintenant, c’est nous-mêmes.

Mariia Kaidash, de Kharkiv

Un rare coin tranquille de la gare a été aménagé pour offrir un peu de repos aux mères exténuées par un long et périlleux voyage avec leurs bébés.

Des citoyens ont fait don de couches, de biberons, de jouets, de vêtements. « C’est ici qu’il faut être en ce moment, dit la coordonnatrice, Ivanna Mykhailyshyn. Rester assis et s’inquiéter, c’est une perte de temps. »

Elle a accueilli une femme qui avait accouché une semaine plus tôt dans un abri antibombes de Kharkiv. Elle lui a trouvé un logement à Lviv. Ça, et un prêtre, pour baptiser le bébé naissant. « Je suis devenue marraine ! », sourit-elle en faisant défiler les photos du baptême sur son cellulaire.

De belles histoires comme celle-là, l’âme de l’Ukraine en a des millions à offrir, assure Ivanna. « Lviv ne se résume pas à son architecture. Cette ville ne serait rien sans ses habitants. »