Des photos en robe chic. Avec une nouvelle coupe de cheveux. Dans un avion. La plupart du temps, une moue aux lèvres. Rien sur la page Facebook de Marina Ovsiannikova ne laissait présager que la productrice télévisuelle moscovite était du genre à jouer le tout pour le tout pour une cause politique.

Publié le 16 mars

Et c’est pourtant ce qu’elle a fait lundi soir lors du téléjournal le plus regardé en Russie, Vremia (Le Temps), sur le Piervi Kanal, la chaîne d’État. Alors que la présentatrice de nouvelles Ekaterina Andreeva s’affairait, Marina Ovsiannikova a fait irruption avec une affiche faite à la main. « Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment ici », peut-on lire en russe. La dernière ligne de l’affiche est en anglais : les Russes contre la guerre.

La présentatrice et son chignon n’ont pas bronché, mais la chaîne a vite lancé un reportage pour faire disparaître l’intruse. Cette dernière a été arrêtée sur place.

La mère de deux jeunes enfants, elle-même de père ukrainien et de mère russe, avait prévu le coup. Avant son geste d’éclat, Marina Ovsiannikova avait avisé des amis proches et enregistré une vidéo dans laquelle elle dénonce l’invasion russe en Ukraine. Dans ce clip, qui circule maintenant en ligne, elle se dit honteuse d’avoir contribué pendant des années à diffuser les mensonges du Kremlin aux téléspectateurs russes et invite ses concitoyens à se soulever.

Voyez l’intervention de Marina Ovsiannikova et sa vidéo

Pendant de longues heures après son arrestation, la communauté journalistique russe s’est inquiétée pour elle, mais Marina Ovsiannikova est réapparue en cour mardi, affirmant avoir subi un interrogatoire de 14 heures. Elle a été condamnée à une amende de 300 $ et remise en liberté.

Cependant, son avocat note qu’elle n’est pas sortie de la forêt sibérienne. Il s’attend à ce qu’une enquête criminelle soit ouverte. Sa cliente pourrait être accusée d’« hooliganisme » (un crime passible de huit ans de prison) ou, pire, d’avoir violé la nouvelle loi criminalisant la diffusion d’« informations mensongères » sur ce que le Kremlin appelle une « intervention militaire spéciale » en Ukraine. Les fautifs peuvent écoper de 15 ans de prison. Et Marina Ovsiannikova pourrait en devenir le cobaye.

Dans ce contexte, pas surprenant que Radio-Canada/CBC, la BBC, CNN et d’autres grands médias internationaux aient arrêté de diffuser leurs reportages en Russie après l’entrée en vigueur de cette loi qui rend le journalisme indépendant terriblement périlleux.

« Ça fait 20 ans que je suis journaliste en Russie et nous n’avons jamais eu autant de limites et de règles au sujet de ce que nous pouvons écrire ou non que depuis les dernières semaines », m’a raconté au téléphone Elena Chernenko, journaliste chevronnée de Kommersant, un des grands journaux moscovites.

La loi ‟anti fake news” adoptée le 4 mars est aussi près de la censure militaire qu’on peut imaginer. On ne peut même pas utiliser le mot ‟guerre” pour parler de ce qui se passe en Ukraine.

Elena Chernenko, journaliste de Kommersant

Dans les circonstances, des centaines de reporters russes ont pris le chemin de l’exil, pour la plupart vers Istanbul, en Turquie, ou vers une des anciennes républiques soviétiques de l’Asie centrale ou du Caucase, où ils peuvent s’installer sans visa. Ceux qui sont restés en Russie marchent sur des œufs.

La situation est encore pire sur le territoire ukrainien. En deux semaines de conflit, plus de 12 journalistes couvrant la guerre sur le terrain ont été attaqués par l’armée russe de manière délibérée, selon un décompte de Reporters sans frontières (RSF), en date du 8 mars. Et ce chiffre ne cesse de croître depuis. « Les reporters sur le terrain sont des cibles pour les belligérants en dépit des règles qui protègent les journalistes », déplore Jeanne Cavelier, responsable de RSF en Europe de l’Est.

Au cours des derniers jours, au moins quatre journalistes sont morts, dont trois dans des attaques ciblées.

C’est notamment le cas de Brent Renaud, cinéaste américain qui a été tué à Irpin, près de Kyiv, dimanche. Les soldats ont ouvert le feu sur le documentariste et son collaborateur, le journaliste Juan Arredondo. Ce dernier a été grièvement blessé.

Lundi, le caméraman Pierre Zakrzewski, 55 ans, et la journaliste ukrainienne Oleksandra Kuvshinova, 24 ans, en assignation pour Fox News, ont aussi péri. Le véhicule à bord duquel ils étaient a été criblé de balles.

On ne peut qu’en conclure que Vladimir Poutine ne mène pas seulement une guerre en Ukraine, mais bien deux. Une contre le pays, le gouvernement et le peuple ukrainien. La deuxième contre le journalisme, l’information et la vérité. Et comme la première, elle s’annonce sanglante et sans scrupule.