J’ai flanché pour toi bien avant de te rencontrer, ma Russie. Dès la petite enfance. Plus tard, en apprenant ta langue, je me suis sentie chez moi. J’aime que tu n’aies qu’un seul mot – mir – pour parler à la fois de la paix et du monde qui t’entoure.

Publié le 24 février

Un mot-aspiration auquel on porte des toasts dans les soupers bien arrosés.

Dans les dernières heures, ma Russie, les hommes qui se cachent dans les hauts murs de ton Kremlin ont décidé d’anéantir le double sens de ce mot tellement poétique. Te voilà plongée en pleine guerre.

Tu connais mieux que quiconque les balafres profondes que peut laisser une invasion armée, Rossiya moïa.

Comme tellement d’autres qui ont marché sur le kourgane Mamaïev à Volgograd, l’ancien Stalingrad, j’ai senti le sol trembler sous mes pieds. La terre de cette colline a été nourrie du sang de plus de 1 million des tiens qui se sont sacrifiés pour empêcher les troupes de l’Allemagne nazie de passer la Volga pour atteindre le cœur de l’Eurasie. Ce fut l’un des épisodes les plus marquants de la Seconde Guerre mondiale que toi, ma Russie, tu appelles la Grande Guerre patriotique.

J’ai pleuré en entendant une grand-mère de Saint-Pétersbourg raconter pour la première fois à sa petite-fille de 24 ans les horreurs du siège de Leningrad. Elle l’avait protégée pendant tout ce temps de ce récit dans l’espoir de ne pas transmettre son traumatisme. Impossible d’oublier, disait-elle, les dents longues de la faim qui rôdait comme un loup dans une ville encerclée par l’ennemi pendant 872 jours. Et qui choisissait de nouvelles victimes toutes les nuits. Encore là, 1 million de morts parmi tes ouailles et des millions de résistants.

Non, tous tes épisodes guerriers n’ont pas été aussi héroïques. La génération de jeunes hommes que tu as envoyée combattre en Afghanistan dans les années 1980 est revenue lourdement hypothéquée.

Quand j’étudiais à Moscou une décennie plus tard, on m’a vite conseillé de me tenir loin des vétérans de ce conflit qui s’est transformé en boucherie.

Il n’y a pas grand-chose de glorieux non plus dans la guerre que tu as menée contre tes propres citoyens en Tchétchénie, si ce n’est que des centaines de mères de soldats, outrées de voir leurs fils, des conscrits, envoyés sur la ligne de front, ont fait le voyage jusque dans la petite République du Caucase pour les ramener à la maison.

Tu sais très bien, ma Russie, que même lorsque c’est toi qui déclares la guerre, tu en paies aussi le prix.

Aujourd’hui, Vladimir Poutine, ton président, et ses proches mettent le doigt sur tes cicatrices du passé et sur tes épisodes d’héroïsme pour te faire soutenir une supposée « opération militaire de dénazification » qui est en fait une agression armée non provoquée.

Et il prépare le terrain depuis longtemps. Depuis les manifestations du Maïdan en 2014, l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass qui a suivi, il aime te souffler à l’oreille que la menace fasciste, que l’Armée rouge a si vaillamment combattue il y a 70 ans, est de retour. En Ukraine. Et que tu devras la combattre à nouveau.

Il essaie de manipuler ton histoire comme on joue d’un violon, en appuyant très fort sur les cordes sensibles.

Je pense qu’il surestime sa capacité à te convaincre, ma Russie.

Je pense qu’il te sous-estime.