Imaginez si le tiers des députés libéraux à Ottawa votaient contre un projet de loi défendu par le premier ministre, Justin Trudeau. Vous tomberiez en bas de votre chaise, non ? Moi aussi. Et pourtant, dans notre système parlementaire, rien n’empêche les députés d’arrière-ban de se rebeller contre leur chef.

Publié le 16 déc. 2021

Les Britanniques viennent tout juste de nous le rappeler. Mardi, 99 députés conservateurs ont poliment envoyé promener leur premier ministre, Boris Johnson. En bloc, ils ont voté contre l’imposition de nouvelles règles sanitaires.

OK, direz-vous, le moment est mal choisi de se rebeller alors que le variant Omicron fait des ravages dans le pays. Mercredi, la Grande-Bretagne a déclaré un nombre record de nouveaux cas d’infection depuis le début de la pandémie : plus de 78 000 dans une seule journée. Pour un pays qui déplore déjà 147 000 morts de la COVID-19, ça devrait faire sonner toutes les cloches de Big Ben en même temps !

Surtout que les mesures proposées par Boris Johnson sont loin d’être draconiennes. On parle de l’imposition d’un passeport vaccinal pour entrer dans les boîtes de nuit et les grands évènements ainsi que le retour du port du masque à l’intérieur des lieux publics. Ces mesures sont en place chez nous depuis des mois et on est très loin de la situation pandémique britannique.

Mais il faut voir autre chose dans la rébellion des députés conservateurs. Collectivement, les 99 députés viennent tout juste d’envoyer un immense avertissement à leur chef qui collectionne les scandales depuis quelque temps.

Boris Johnson s’est trouvé dans l’embarras pour avoir protégé un député en flagrant conflit d’intérêts. Il a été critiqué sur la source du financement de vacances de luxe dans l’île Moustique et pour ses explications subséquentes.

Mais ce sont les dernières révélations qui font le plus mal. Grâce à des photos et des vidéos qu’ont obtenu les médias britanniques, on a appris que deux fêtes de Noël ont eu lieu au 10, Downing Street, la résidence officielle du premier ministre britannique, les 27 novembre et 18 décembre 2020. À la même période, en pleine deuxième vague, les rassemblements étaient interdits en Grande-Bretagne comme chez nous.

Le plus choquant, c’est la vidéo qu’a obtenue la chaîne ITV dans laquelle on voit la porte-parole de Downing Street, Allegra Stratton, tourner en dérision toute l’affaire lors d’une répétition de conférence de presse. Le tout – un an plus tard – enflamme l’opinion publique.

« Ça montre que Boris Johnson dicte des règles qui ne s’appliquent pas à lui », note Frédéric Mérand, professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM).

Il y a là une affaire de privilèges, qui ne passe pas du tout. Les privilèges, c’est très puissant en politique. On oublie trop souvent que la Révolution française a d’abord eu lieu pour s’opposer aux privilèges de l’aristocratie.

Frédéric Mérand, professeur de science politique à l’Université de Montréal

Même si les privilèges liés aux classes sociales sont très apparents dans l’appareil étatique britannique – on y trouve toujours la Chambre des Lords, à laquelle on accède surtout par hérédité –, il y a une limite à ne pas dépasser. En donnant l’impression de se moquer du citoyen ordinaire, Boris Johnson et son entourage ont franchi une ligne rouge, note M. Mérand.

Mercredi, le chef de l’opposition travailliste, Sir Keir Starmer, a résumé l’affaire en une phrase assassine. Selon lui, Boris Johnson « a perdu la confiance de ses propres députés et l’autorité de gouverner le pays en période de crise ». Malgré ces commentaires durs, c’est son parti à lui qui a permis au premier ministre conservateur de faire adopter les mesures sanitaires. Le monde à l’envers.

PHOTO JESSICA TAYLOR, FOURNIE PAR L'AGENCE FRANCE-PRESSE

Sir Keir Starmer, chef de l’opposition travailliste

On ignore pour le moment si cet épisode du mélodrame qu’est devenue la politique britannique aura des répercussions à long terme.

Le Parti conservateur remplacera-t-il son chef ? Ça s’est vu dans le passé, et pas plus tard qu’avec Theresa May. Incapable de rallier ses troupes à l’accord de divorce qu’elle voulait proposer à l’Union européenne, elle a quitté le siège de première ministre en juillet 2019. Mais encore faudrait-il que quelqu’un veuille devenir le leader du Parti conservateur à la place de Boris Johnson alors que le pays accumule les coups durs. Pas un emploi de rêve ces jours-ci.

Pour nous, citoyens d’une monarchie constitutionnelle copiée sur le système de Westminster, il y a surtout un rappel que la discipline de parti n’a pas à être aussi sacro-sainte qu’elle l’est devenue, tant à Ottawa qu’à Québec. La dissension parmi les rangs des députés est possible. Et parfois souhaitable.

D’ailleurs, il y a fort à parier que l’intérêt général pour les travaux parlementaires monterait en flèche si les premiers ministres et leurs ministres étaient à l’occasion mis au défi dans leurs propres rangs. S’ils craignaient un tant soit peu un redoutable arrière-ban.