Je te répudie. Je te répudie. Je te répudie.

Publié le 1er déc. 2021

Voilà les trois mots que le mari doit dire à voix haute pour qu’un divorce soit prononcé en Iran. Il n’a pas besoin de raisons. Il peut lever le camp. Cependant, même dans ce pays où les inégalités hommes-femmes sont déconcertantes, le divorcé a des responsabilités.

Il doit notamment verser à l’épouse éconduite une compensation financière. Souvent, le montant atteint l’équivalent du poids en or de la divorcée. Pour une femme de 77 kg (170 lb), on parle d’une somme de 4,4 millions. Ce n’est pas une pistache. Et des Iraniens l’ont appris à leurs dépens : incapables de payer, ils croupissent en prison en se disant qu’ils auraient dû se tourner la langue dans la bouche trois fois avant de mettre leur mariage aux poubelles.

Vous vous demandez bien où je m’en vais avec mon cerf-volant ? Directement à Vienne, où se déroulent en ce moment les négociations entre l’Iran et les États-Unis. Il y a bien sûr d’autres pays à table – la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne –, mais le conflit est entre les deux vieux ennemis, en brouille permanente depuis 1979. Les relations sont tellement amochées qu’ils refusent d’être dans la même pièce et laissent les Européens faire le relais.

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En 2018, sans penser trois fois aux conséquences, Donald Trump a dit trois fois « je quitte l’entente nucléaire avec l’Iran ». Cet accord – par lequel l’Iran s’était engagé à limiter ses stocks d’uranium enrichi, à subir plus d’inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et à restreindre sa possession de centrifugeuses – était le fruit de négociations qui se sont étalées sur plus d’une décennie.

C’est l’ancien président américain Barack Obama et son vis-à-vis iranien Hassan Rouhani qui ont fini par s’entendre en 2015 sur ce mariage de convenance sans lune de miel.

En échange, l’Iran voyait la batterie de sanctions qui lui étaient imposées réduites et ses avoirs dégelés. On parle ici de plus de 100 milliards US de son propre argent qui étaient retenus à l’étranger. Pas exactement le cadeau du siècle. Personne n’a couvert l’Iran d’or.

Avec cet accord, les grandes puissances espéraient ralentir l’Iran dans quelconque effort d’obtenir une arme nucléaire. Le tout fut largement salué d’Ottawa à Canberra, mais pas dans certains cercles républicains au Congrès américain. Et encore moins par le gouvernement israélien dirigé par Benyamin Nétanyahou.

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Moins de trois ans après l’entrée en vigueur de l’entente, alors que les inspecteurs de l’AIEA estimaient que l’Iran se pliait à ses engagements, Donald Trump a prononcé le divorce de manière unilatérale et sans compensation aucune. En fait, il a plutôt imposé à l’Iran des sanctions encore plus draconiennes. Pire qu’un divorce à l’iranienne !

L’Iran a rétorqué en cassant une partie de la baraque. En limitant la venue des inspecteurs, en se remettant à enrichir de l’uranium et en se dotant de nouvelles centrifugeuses. Cette bravade n’est pas restée impunie : les sanctions ont continué de pleuvoir et en 2020, Mohsen Fakhrizadeh-Mahabadi, un des principaux responsables du programme nucléaire iranien, a été assassiné en plein jour en Iran, à l’instar de quatre autres scientifiques nucléaires iraniens tués en 2010. L’attentat non revendiqué, que l’Iran attribue à Israël, est survenu moins de deux mois avant la fin du mandat de Donald Trump.

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Quand il a été élu, Joe Biden a promis de remettre sur les rails l’entente sur le nucléaire que son prédécesseur avait rompue. Et il comptait sur le fait que la deuxième partie à l’union, l’Iran, reviendrait à l’autel sans faire trop de chichi pour que cessent ses souffrances économiques. Malgré la rupture brutale. Malgré ce qui a suivi.

Et que promet ces jours-ci le négociateur en chef, Robert Malley, si l’Iran fait trop traîner les négociations ? Le bâton.

Sans grande surprise, c’est un Iran échaudé qui est à la table cette semaine. Un Iran qui a remplacé son président réformiste par un dur de dur, Ebrahim Raisi, pour défendre ses intérêts.

Un Iran qui n’a pas envie du tout de se rembarquer dans un contrat dont il ne connaît pas la durée, craignant que tous ses efforts prennent le bord si Donald Trump reprenait le contrôle des États-Unis en 2024. « L’Iran n’a pas envie de se faire prendre les culottes à terre une deuxième fois », résume Thomas Juneau, expert de l’Iran et professeur à l’Université d’Ottawa.

Contrairement à ce que soutiennent beaucoup de faucons américains et le gouvernement israélien – assis vraisemblablement, rappelons-le, sur des dizaines d’ogives nucléaires qui échappent à la surveillance internationale –, Thomas Juneau estime que l’Iran n’est pas à la veille d’obtenir l’arme nucléaire. Oui, l’Iran enrichit de l’uranium à 60 % de pureté et se rapproche de l’enrichissement à 90 % qui peut être utilisé dans une arme nucléaire. Cependant, rien n’indique que le pays des ayatollahs a les autres composants nécessaires pour fabriquer la bombe tant redoutée. « L’Iran est à plus de six à douze mois d’une bombe réelle », dit le spécialiste.

Ce n’est pas une éternité, mais on peut en déduire que la diplomatie a encore le temps de recoller quelques pots cassés.

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Pas grand monde n’a envie de défendre l’Iran – un pays qui sème le chaos dans son voisinage et qui viole les droits de la personne à qui mieux mieux à l’intérieur de ses frontières. On s’entend que la République islamique n’est pas la fiancée idéale. Mais si le but est réellement de renouer une entente avec l’Iran pour le bien de la planète en entier, on s’attend à ce que le responsable de la rupture – les États-Unis – arrive avec quelques fleurs d’ouverture plutôt qu’un bouquet d’intransigeance.