L’écrasement qui a fait 6 morts, mercredi, à Carrefour, s’inscrit dans un contexte où la sécurité des déplacements autour de la capitale devient préoccupante.

Publié le 22 avril
Étienne Côté-Paluck Collaboration spéciale

(Carrefour, Haïti) Les vols entre Port-au-Prince et Jacmel, petite ville de la côte sud d’Haïti, sont de plus en plus fréquents depuis l’an dernier. Pourquoi ? Parce que la route nationale, à la sortie sud-ouest de la capitale haïtienne, est en partie bloquée par des groupes armés qui y rançonnent ou kidnappent souvent les passants.

Les routes alternatives, entre autres en terre dans la montagne, se multiplient. Mais ceux qui en ont les moyens préfèrent l’avion, puisque ces routes sont difficilement praticables.

Mercredi, un petit avion s’est écrasé quelques minutes après son décollage de l’aéroport de Port-au-Prince, en vol vers Jacmel. L’écrasement a eu lieu en banlieue sud-ouest de la capitale, dans la commune de Carrefour, vers 15 h 35. Le pilote dominicain et les quatre passagers, dont le Québécois Gamaniel Valcin, ont péri. Au moins une autre personne est morte au sol quand l’appareil a tenté un atterrissage d’urgence sur la route Nationale no 2.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Le pilote blessé a d’ailleurs dû être transporté à moto sur l’une de ces routes difficiles – surtout en période de pluie –, avant d’atteindre la capitale. « J’ai essayé de sauver le pilote, il était tout déséquilibré », a expliqué hier l’inspecteur divisionnaire Yves Beaudry, au bureau du commissariat de police de Carrefour, qui donne sur le coin de rue où l’avion s’est écrasé.

S’il n’avait pas heurté le camion de marchandises, il aurait peut-être pu atterrir.

Yves Beaudry, inspecteur au bureau du commissariat de police de Carrefour

L’avion avait d’abord fait des ronds à basse altitude au-dessus de la zone, ont raconté des témoins sur place. Il a ensuite tenté d’atterrir sur la route, mais une de ses ailes a percuté un lampadaire. L’aile s’est arrachée et le reste de l’avion a ensuite heurté le devant d’un pick-up et un camion, qui s’est renversé avec son chargement de boissons gazeuses. L’avion a terminé sa route au milieu d’une intersection habituellement très fréquentée.

« Les quatre passagers sont morts sur le coup », a indiqué le policier. Il a assisté le pilote, alors encore conscient, avant qu’il soit transporté vers un hôpital de la capitale où il est mort. Un chauffeur de moto-taxi qui passait par là a aussi été tué par l’impact de l’avion.

« Quand l’avion est tombé, il s’est avancé sur moi », a raconté le réparateur de téléphones Kendy Parfait, âgé de 26 ans, l’air découragé. « Je suis parti en courant. » Son étal de téléphones, devant lequel il était assis au moment de l’accident, a été complètement détruit par la queue de l’appareil. « J’ai été sous le choc pendant 15 minutes », a-t-il dit à La Presse.

Tout près, une marchande de mangues et de pâtés raconte s’être foulé le pied dans sa fuite. Elle était hier assise à sa table, la jambe droite surélevée.

PHOTO ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK, COLLABORATION SPÉCIALE

Gladis Joseph (à droite), marchande de mangues et de pâtés de Carrefour

« Le pilote était juste là devant moi, on a tout de suite appelé à l’aide », a expliqué Gladis Joseph, 40 ans, mère de quatre enfants.

Routes impraticables

« L’avion est devenu un incontournable entre Port-au-Prince et tout le sud du pays », a témoigné Tania Laviades, sage-femme canadienne installée depuis quelques années à Jacmel. Sa famille maternelle est d’origine haïtienne.

La route de Martissant pour entrer à Port-au-Prince est impraticable à cause des gangs armés.

Tania Laviades

« Les gens qui en ont les moyens ont donc commencé à prendre l’avion de plus en plus, a dit Mme Laviades, lors d’un entretien téléphonique. Une compagnie offre depuis quelques mois des vols réguliers deux fois par semaine. Et certains propriétaires de petits avions privés les louent parfois à des groupes. »

L’avion privé qui s’est écrasé mercredi appartenait au fils du plus important homme d’affaires de Jacmel, Nicolas Khawly, selon les médias haïtiens. L’appareil n’avait pas de permis pour effectuer des vols commerciaux, a d’ailleurs révélé jeudi Radio-Télé Métropole, un média de Port-au-Prince.

Les autorités haïtiennes de l’aviation civile ont interdit le vol de tous les avions privés en Haïti le temps de terminer une enquête sur l’écrasement de mercredi, selon un média américain.

« Si la route n’était pas bloquée, cet accident n’aurait pas eu lieu », s’est désolé Kendy Parfait, en regardant l’endroit vide où se trouvait sa petite boutique de rue et ses dizaines de téléphones. « Je suis frustré, a-t-il dit. J’ai tout perdu. Je n’ai pas de famille pour m’aider. J’ai perdu tout ce que j’avais. »