(Les Cayes) Il n’y a rien pour les arrêter. Beaucoup ne sont pas payés depuis des mois. Leurs hôpitaux endommagés menacent de s’effondrer au moment même où s’annonce une dépression tropicale. Leur ravitaillement est perturbé par les gangs armés et la crise politique. Malgré tout, le personnel médical de la ville des Cayes redoublait d’efforts lundi, alors que le bilan du tremblement de terre en Haïti continuait de s’alourdir.

Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

Le sol de l’hôpital OFATMA des Cayes est encore maculé de sang. De grosses fissures sont apparues un peu partout dans les murs depuis le tremblement de terre de samedi dernier.

La plupart des patients ont été installés dans la cour extérieure de l’établissement, par crainte d’un affaissement de certaines sections du bâtiment. Ils s’entassent à la chaleur sur des lits de fortune, avec de gros pansements sur la tête, les bras, les jambes.

Le responsable du service de radiologie, Remarais Renold, fait sécher une radiographie au soleil. Sa dernière.

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Remarais Renold, responsable du service de radiologie de l’hôpital OFATMA des Cayes

« C’est le dernier. Tu vois ? C’est un thorax. La demande est là, mais nous sommes en rupture de films », explique-t-il à La Presse en pointant les blessés.

Ses collègues manquent de solution, de fixateur, de développeur, de blouses, de tabliers de plomb. L’eau potable est rationnée, et ils en sont réduits à demander une bouteille aux visiteurs.

« Pour soulager »

Les travailleurs de la santé ici se dévouent souvent pendant de longues périodes sans recevoir de salaire, vu les dysfonctionnements de la machine gouvernementale haïtienne. Remarais Renold et ses collègues n’ont pas encore reçu leur paye de juin. Cela fera bientôt trois mois qu’ils attendent leur argent.

Pourquoi continuent-ils de se présenter à leur poste chaque jour ?

« C’est une obligation », martèle M. Renold en lançant encore un regard vers les patients dans la cour.

Immédiatement, un collègue à ses côtés renchérit. « Pour aider les gens ! »

« Pour soulager », reprend une travailleuse de la santé qui suit la conversation, derrière.

Deux jours après le tremblement de terre de samedi matin dernier, les besoins demeurent criants dans le sud du pays, la région la plus touchée.

Selon le plus récent bilan de la Protection civile d’Haïti, le séisme de 7,2 sur l’échelle de Richter a fait 1419 morts, plus de 6900 blessés et plus de 35 000 familles sinistrées, la majorité ayant vu leur maison détruite.

Pierre Telusma, père de cinq enfants et résidant des Cayes, était dehors, près de sa demeure, lorsque le sol s’est mis à bouger. Il a vu un pan de mur complet qui tanguait dangereusement. L’homme s’est reculé alors que la structure commençait à s’écrouler. Mais il était pris entre deux feux. Derrière lui, un autre mur est tombé au même moment.

« De l’autre côté, un bloc est tombé sur son dos », raconte sa sœur Anne-Marie Telusma. Le père de famille, gravement blessé à la hanche et à la tête, repose, les yeux clos, aux côtés de dizaines d’autres blessés. Il attend qu’un médecin ait le temps de s’occuper de lui.

Par la route et par les airs

À quelques kilomètres de là, à l’entrée du petit aéroport des Cayes, des cas lourds attendent d’être évacués par transport aérien.

Elsie Decoste accompagne son fils Rémy Jemsy, 10 ans, dont la jambe est gravement amochée. L’enfant a du mal à garder les yeux ouverts. Il a besoin de soins avancés. « Il doit être transféré dans un hôpital de Port-au-Prince », dit la mère, qui affiche elle-même une douloureuse blessure à l’épaule.

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Elsie Decoste avec son fils Rémy Jemsy à l’aéroport des Cayes

À leurs côtés, un couple attend aussi. Marie-Ange Labossière a un bras et une jambe cassés. On lui a fait un plâtre en vitesse en attendant son évacuation vers la capitale. Ses yeux sont grands ouverts, mais elle est totalement muette. Son mari, Étienne Salex, explique qu’elle avait accouché par césarienne 40 jours avant le séisme. C’était leur troisième enfant, un garçon. Le bébé est mort lorsque la maison s’est effondrée.

Un hélicoptère de la Garde côtière américaine arrive finalement et emporte les deux familles vers Port-au-Prince.

La capitale n’est qu’à 160 kilomètres de route, mais le chemin passe par le quartier de Martissan, un secteur périphérique de Port-au-Prince contrôlé par des gangs armés en guerre qui empêchent de circuler normalement depuis des mois. Beaucoup rechignent à emprunter cette route, où des victimes collatérales tombent parfois sous les balles pendant les affrontements.

Au cours des derniers jours, l’UNICEF a toutefois réussi à acheminer malgré tout du matériel médical.

On était désespérés avec cette crise à Martissan. Alors on n’a pas pris les camions de l’UNICEF, on a pris des camionneurs privés. Ils ont leur moyens à eux, je ne sais pas lesquels, mais ils passent !

Ndiaga Seck, chef des communications de l’UNICEF en Haïti

Comme beaucoup d’édifices, les bureaux de l’UNICEF ont été endommagés pendant le tremblement de terre, et les employés ont campé depuis dans la cour, par crainte que le toit ne leur tombe sur la tête en cas de nouvelle secousse.

Pluies abondantes annoncées

Mais ni les employés ni les patients des hôpitaux ne pourront rester dehors éternellement. Entre lundi et mardi, la dépression tropicale Grace devait provoquer de fortes pluies dans la région, et peut-être même des inondations et des glissements de terrain, selon le Centre national des ouragans des États-Unis.

À l’hôpital Immaculée Conception, un autre établissement de santé au cœur des Cayes, la direction a commencé à rentrer les patients qui se trouvaient jusqu’ici dans la cour. Ils sont collés les uns sur les autres dans les sections du complexe jugées les plus solides.

« Avec l’annonce du mauvais temps, nous avons dû réévaluer la situation », explique le directeur médical, le Dr Gédé Peterson.

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Le Dr Gédé Peterson, directeur médical de l’hôpital Immaculée Conception des Cayes

« On a des traumatismes crâniens graves. Des gens sont arrivés en coma. On a aussi des fractures, des membres multiples, des traumas abdominaux et des traumas au niveau du bas-ventre », détaille le directeur.

Perché à un balcon du deuxième étage, il dirige les mouvements du personnel en bas, comme un chef d’orchestre. Jamais il n’a été aussi fier des travailleurs de la santé haïtiens, dit-il. Tous ceux qui avaient fini leur quart de travail ont choisi volontairement de rester en poste. Des gens en congé sont accourus. Des cadres supérieurs sont descendus sur le terrain pour prêter main-forte. Des médecins spécialistes sont arrivés en renfort d’autres régions du pays.

« Je les remercie. Sans eux, on serait vraiment très dépassés », dit-il.