Dix ans après avoir vécu en première ligne le séisme en Haïti, notre chroniqueuse retourne sur les lieux de la tragédie.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Notre seul point de repère est une antenne de télécommunications, et il me semble qu’on n’a pas cessé de monter des pentes abruptes dans cette interminable montagne. Avec mes amis Étienne Côté-Paluck et Harold Isaac, nous roulons en voiture et tournons en rond dans la poussière, à environ une heure de Port-au-Prince, à la recherche de la famille Descard dans le coin de Meyotte, afin de retrouver Samson, que je n’ai jamais revu depuis le 12 janvier 2010.

Son visage avait fait le tour du monde. C’était celui d’un enfant terrifié, blessé et couvert de poussière, qui symbolisait toute la tragédie du tremblement de terre du 12 janvier 2010, en Haïti. L’image était d’Ivanoh Demers, collègue photographe qui m’accompagnait alors pour un reportage culturel qui s’était transformé en couverture de catastrophe.

PHOTO FOURNIE PAR ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK

Le jeune Samson Descard, dont la photo a fait le tour du monde en 2010, a maintenant 19 ans.

Je m’en souviens comme si c’était hier, et m’en souviendrai toute ma vie. Nous étions devant l’hôtel Villa Créole dans Pétion-Ville, que nous avions évacué en panique. Les clients étaient dehors, encore sous le choc et terrorisés, sans trop savoir quoi faire. Les communications étaient coupées, et nous étions dans le noir. Nous sentions encore la terre bouger sous nos pieds.

Puis les premiers blessés ont commencé à arriver, et tout le monde est passé du mode paumé au mode secouriste avec les moyens du bord. Un médecin sur place s’est tout de suite mis à donner les premiers soins, et nous étions ses assistants.

Parmi ces blessés, Samson Descard, 9 ans, qui habitait tout près avec sa famille. Il était blessé à la tête et se tenait là, complètement perdu, le t-shirt ensanglanté. Il n’était éclairé que par les phares d’une voiture qui étaient notre seule source de lumière. Au cœur du chaos, la scène faisait penser à un tableau tragique. J’ai dit à Ivanoh : « Regarde. » Et Ivanoh a fait plus que regarder : il a créé un chef-d’œuvre de photoreporteur.

Cette image d’une grande pudeur, loin du sensationnalisme, parmi les premières photos d’un professionnel à sortir d’Haïti ce jour-là, a été reprise par les médias du monde entier.

Je me souviens que, de retour à Montréal, dans une Maison de la presse, j’avais été sidérée de voir le visage de Samson sur les couvertures d’un tas de journaux et de magazines – il avait même fait la couverture du Time.

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Le Time du 12 janvier 2010

Dans Meyotte, ce sont les parents de Samson, Marie Nadie José et Osman Descard, qui nous trouvent sur le chemin et nous guident vers chez eux. Samson n’est pas encore revenu de l’école. Ils nous accueillent avec enthousiasme et de grandes accolades, nous offrent tout de suite les meilleures chaises de leur modeste demeure impeccablement tenue.

Il y a 10 ans, le sort de Samson avait ému les lecteurs de La Presse, qui voulaient l’aider. Une somme avait été amassée afin de permettre à la famille Descard, dont le logis avait été détruit, de quitter les conditions insalubres d’un camp pour s’acheter ce terrain où ils ont construit une maison en 2012. 

Ma collègue Agnès Gruda était retournée voir comment ils allaient en 2015.

> Lisez son reportage

Et me voici là, 10 ans plus tard, à attendre Samson, avec beaucoup d’émotions, je dois l’avouer. C’est un grand jeune homme svelte qui se présente à moi, très élégant dans son uniforme d’étudiant. Quand on lui explique qui je suis et que j’étais là en 2010 à la Villa Créole, il me prend chaleureusement dans ses bras et me serre fort, longtemps. Je me retiens de pleurer. 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le jeune Samson, en 2012

Comment a-t-il vécu l’anniversaire du séisme ? « J’ai remercié Dieu », dit-il. Samson a déjà vu la photo qui l’a immortalisé ce jour-là, mais n’est toujours pas conscient, 10 ans plus tard, qu’elle a fait le tour du monde. « Ce dont je me souviens, c’est lorsque les gens ont commencé à me soigner. Je pensais que j’allais mourir. » Son père confie quant à lui que, tous les 12 janvier, il est déboussolé. « Depuis hier, je ne me sens pas bien du tout. C’est une cicatrice. »

Samson veut devenir avocat

Samson, comme dans mon souvenir et probablement celui de mes collègues qui l’ont vu en 2012 et en 2015, est un être d’une grande douceur qui vous touche droit au cœur. Il a 19 ans maintenant. Il fréquente le Lycée national de Pétion-Ville de la Place Saint-Pierre. 

Cinquième enfant d’une famille de huit qui vivent tous sous le même toit, il est celui en qui on place tous les espoirs, parce qu’il a les meilleures notes à l’école. L’écriture appliquée dans ses cahiers en témoigne.

Comme le principal revenu est celui de Marie Nadie, qui a un emploi dans la buanderie d’un hôtel et que les coûts des transports sont élevés, Samson est le seul à étudier assez loin de la maison, dans une école mieux cotée que celle que fréquentent ses frères et sœurs.

Samson veut étudier le droit. « Pour pouvoir aider mon pays », dit-il. « Je n’aime pas ça », réplique sa mère, qui aurait préféré qu’il choisisse la médecine. « À cause d’Haïti. Si tu mènes à une condamnation qui déplaît, ici, on te tue, explique-t-elle. C’est dangereux. »

PHOTO FOURNIE PAR ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK

L’achat de ce terrain a vraiment aidé la famille, confirme Marie Nadie. « Nous avons plus d’espace, on vit de façon plus intime. » Ils ont un potager, des chèvres, de l’électricité. Mais comme le pays, lui, ne s’est pas amélioré, ça s’arrête à peu près là. 

L’emploi de Marie Nadie est fragile, parce que l’hôtellerie ne se porte pas très bien. « Il n’y a pas de touristes et, pendant le peyi lòk [pays bloqué], tout le monde s’enfuyait, personne ne rentrait », résume-t-elle. 

Osman aimerait terminer la maison, faite de murs en contreplaqué, et nous montre les endroits où ça commence à pourrir. Comme la situation en Haïti. Ils s’entendent tous pour dire que le pays va mal. « Très mal », souligne Samson. « Parce qu’il n’y a pas une bonne personne qui dirige. » 

« Ça ne va pas du tout. On n’a pas un président qui fait quelque chose pour nous, la situation a dégénéré », renchérit Marie Nadie. « Il n’y a rien qui fonctionne, poursuit Osman. Rien ne nous fait avancer réellement. Tout est devenu cher. Le sac de riz est passé de 1000 gourdes à 2000 gourdes. »

Comme tellement de jeunes qui ont des rêves et des ambitions en Haïti et qui sont broyés par le chômage malgré un diplôme, Samson quitterait son pays s’il en avait la chance. Il choisirait la France ou le Canada. « Si je reste ici, je ne ferai rien, il n’y a pas de travail, explique-t-il. J’aimerais aider ma famille. » Ses parents sont d’accord. « Haïti n’est pas un pays qui a quelque chose de sérieux à offrir », croit Marie Nadie. 

PHOTO FOURNIE PAR ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK

Cette absence d’espoir en l’avenir qui assombrit le regard des jeunes en Haïti, que j’ai trop souvent vue – et que Samson n’a pas encore dans les yeux –, est probablement ce qui fait le plus de mal à constater en Haïti.

Quand nous repartons, Samson me retient doucement par la taille d’un geste protecteur pour que je ne glisse pas sur le chemin de terre qui descend en pente raide vers la route, et me fait la bise en me serrant une dernière fois dans ses bras. « Bonswa Madam Chantal. »

Ce que je sais sans aucun doute est que, s’il quitte son pays pour s’accomplir – et il a toutes les qualités pour réussir, malgré l’énorme pression qu’il a sur les épaules –, ce sera une autre grande perte pour Haïti.