Le Canada célèbre aujourd’hui la Journée nationale des gardiens de la paix. L’évènement prend une coloration particulière cette année, avec la fin imminente de la mission policière en Haïti, où des milliers de Canadiens ont servi depuis 1995. Ils étaient partis pour faire partager leurs connaissances, mais ont eux-mêmes appris beaucoup auprès des Haïtiens. Bilan d’une mission riche en enseignements.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le lieutenant Yves Beaudoin, de la Sûreté du Québec, garde un vif souvenir de sa rencontre. Un inspecteur principal de la Police nationale haïtienne, responsable d’une zone abritant environ l’équivalent de la population de Drummondville, lui avait montré les maigres ressources avec lesquelles il devait composer.

« Il dispose de 7 policiers pour une population de 70 000 personnes. Ils ont un véhicule, qui ne fonctionne pas toujours. Il n’y a pas tant de radios, ils doivent toujours fonctionner avec leurs cellulaires personnels. »

Le policier québécois rentre tout juste d’une mission en Haïti, où il a aidé les cadres de la police haïtienne dans leur planification stratégique. En les voyant s’arranger avec les ressources du bord, il a lui-même appris beaucoup de choses.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Beaudoin, lieutenant de la Sûreté du Québec

Tu apprends à te débrouiller, à faire plus avec moins.

Yves Beaudoin, lieutenant de la Sûreté du Québec

Voir des gens se dévouer à leur travail dans des conditions difficiles lui a donné matière à réflexion pendant son séjour. « Ce sont des passionnés. Ils ne font pas de gros salaires. Mais ils arrivent le matin et leur uniforme est impeccable, repassé. Ils se tiennent droit. Ils sont impressionnants. Ils sont tellement fiers de leur institution ! »

Pour des objectifs réalistes

L’inspecteur Laval Villeneuve, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), affirme lui aussi avoir appris beaucoup lorsqu’il a été envoyé pour aider la police haïtienne dans sa planification stratégique, entre juillet 2017 et janvier 2019.

PHOTO FOURNIE PAR LE SPVM

Laval Villeneuve, inspecteur du Service de police de la Ville de Montréal (à droite), en mission en Haïti

« C’est une expérience humaine et professionnelle très profitable, sans aucun doute. On a des choses à apporter, mais aussi à recevoir. Savoir comment les gens vivent, où ils sont rendus dans l’évolution de leur organisation, c’est enrichissant et ça permet d’importer ici des perspectives différentes », explique-t-il.

Dans un pays qui compte sur l’aide internationale pour financer les services, il a pris conscience de l’importance de fixer des objectifs réalistes dans les plans de développement. « Ils ont mis des objectifs très ambitieux. Ça peut être un couteau à deux tranchants : ça te pousse à faire beaucoup d’efforts, mais ça peut être démobilisant si c’est vu comme inatteignable », retient-il.

Renouer avec ses racines

Pour l’inspecteur Will Thomas, policier de la Gendarmerie royale du Canada spécialiste du crime organisé, le fait d’être déployé sur le sol de la perle des Antilles était une occasion d’acquérir de l’expérience, mais aussi d’en apprendre plus sur ses racines.

« Je suis né en Haïti et j’ai été là jusqu’à l’âge de 6 ans avant de venir au Canada, à Montréal d’abord. J’ai toujours voulu aller faire une mission là depuis 1995. Je pensais reconnaître des endroits, mais je me suis rendu compte que je n’étais pas assez vieux quand je suis parti. Et le pays a pas mal changé aussi », dit-il.

Entre 2016 et 2018, il a été chef du contingent canadien et chef de la section des opérations pour l’ONU. Il a constaté que les policiers canadiens avaient souvent la chance, pendant leur mission, de prendre en charge des évènements bien plus gros qu’à la maison.

Un des bénéfices, c’est de se retrouver avec des responsabilités supérieures à ce que tu fais dans ton poste normalement.

Will Thomas, inspecteur de la GRC

« Il y avait une sergente de la police de Longueuil qui était responsable de la cellule électorale pendant les élections haïtiennes : gérer l’organisation du vote, les débordements, l’accès, les menaces. Je doute qu’en temps normal, à Longueuil, un sergent se retrouve responsable d’une élection nationale », illustre-t-il.

Encore du chemin à faire

Tous les policiers interrogés concèdent évidemment que les forces de l’ordre haïtiennes ont encore beaucoup de chemin à faire.

« Pour le respect des droits de la personne, la volonté est là, mais il y a encore du travail à faire, notamment pour ce qui est de la détention. C’est une des places dans le monde où la détention est la plus difficile. Il y a un manque de ressources », souligne le lieutenant Beaudoin.

PHOTO FOURNIE PAR LA SQ

Yves Beaudoin, lieutenant de la Sûreté du Québec (à droite), lors de sa mission en Haïti

Les policiers qui ont gravi les échelons pour aujourd’hui se retrouver cadres doivent aussi apprendre de nouvelles compétences de gestion, différentes de celles qui étaient nécessaires dans la rue, croit-il.

« Ce sont des gars très opérationnels. Ils en mangent ! Il fallait parfois les retenir. Si tu as 2000 policiers sous ton commandement à diriger, ce n’est pas toi qui dois sauter dans le tas avec ton bâton ou installer toi-même des barricades. Il fallait réussir à leur faire prendre un peu de recul », dit-il.

Le problème du recrutement

Le recrutement demeure aussi un problème, souligne Laval Villeneuve. « Un des projets précis du plan stratégique, c’est l’augmentation des effectifs. En ce moment, ils doivent être autour de 15 500 ou 16 000, mais l’objectif est d’attendre 18 000 policiers. C’est difficile, parce que les salaires et les conditions de travail ne sont pas si attrayants. »

Six mois après leur embauche, il y avait des policiers qui n’avaient pas encore reçu leur premier salaire. C’est difficile ensuite d’éviter qu’ils tombent dans la corruption, parce qu’ils ont besoin de vivre aussi.

Laval Villeneuve, inspecteur du SPVM

« Il y a aussi une question de réputation de la police nationale qui est encore à établir », souligne le policier montréalais.

De son côté, Will Thomas constate qu’il manque encore de femmes dans la police haïtienne, mais que l’exemple canadien a pu ouvrir certaines portes.

« Une des contributions que j’ai pu voir, c’est l’effet du déploiement de policières dans le cadre de la mission », explique l’inspecteur Thomas.

« Haïti est une société qui peut être dure à percer pour les femmes dans des domaines qui sont vus comme traditionnellement réservés aux hommes. Grâce au déploiement de policières dans des positions de mentorat, les policiers de la Police nationale haïtienne ont pu voir des femmes dans des postes de gestion », dit-il.