Au moins 1 million de Ouïgours, membres de cette minorité musulmane réprimée par la Chine, seraient détenus dans des « camps de rééducation ». Des milliers d'autres ont coupé tout contact avec leurs proches en exil. Ces derniers ont longtemps hésité à témoigner sur leur sort, de crainte de les exposer aux foudres de Pékin. Mais depuis peu, ils ont le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Le mouvement #metoouyghur s'organise à travers la planète. Y compris à Montréal.

Mis à jour le 11 mars 2019
AGNÈS GRUDA LA PRESSE

Les enfants perdus

La silhouette frêle de Dilnur Anwar laisse à peine deviner un début de grossesse - sa cinquième, encore dans ses tout premiers mois.

Ses yeux noisette, eux, laissent transparaître une quadruple douleur : celle d'avoir dû laisser derrière elle ses quatre enfants.

Deux d'entre eux se trouvent actuellement en exil en Turquie et elle a bon espoir qu'ils pourront la retrouver au Canada, une fois que la demandeuse d'asile de 36 ans, arrivée au Québec fin janvier, aura régularisé son statut. Entre-temps, rien ne l'empêche de leur parler aussi souvent qu'elle le souhaite.

Mais il y a les deux autres : Nezire, une fillette de 7 ans, et Ihsan, son frère de 5 ans, restés à Kachgar, une ville à majorité ouïgoure de la province musulmane autonome du Xinjiang, dans l'ouest de la Chine.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Dilnur Anwar a participé aux témoignages de Ouïgours séparés de leurs familles, qui avaient lieu le 24 février dernier dans un restaurant ouïgour de LaSalle. Sur son affiche, une photo de Nezire et d'Ihsan, sa fille et son fils dont elle n'a eu aucune nouvelle depuis 22 mois.

La dernière fois qu'elle a pu leur parler au téléphone, c'était en avril 2017. Quand elle repense à cette dernière conversation, Dilnur Anwar a les larmes aux yeux.

« Ils m'ont dit qu'ils s'ennuyaient de moi et m'ont demandé de revenir auprès d'eux. Quand je leur ai dit que ce serait plutôt eux qui viendraient me retrouver, ils m'ont suppliée de venir les chercher le plus vite possible. »

Depuis, plus rien. Sauf un insupportable silence qui s'éternise depuis 22 mois.

Dilnur Anwar est l'une des nombreuses victimes de la politique de répression menée par Pékin contre les Ouïgours, la minorité musulmane turcophone qui compose 45 % de la population du Xinjiang. Une politique conduite sous prétexte de combattre le terrorisme, mais qui est en réalité en train de détruire tout le tissu social et familial des Ouïgours. Séparant maris et femmes, frères et soeurs, et aussi parents et enfants.

PHOTO FOURNIE PAR DILNUR ANWAR

Nezire et Ihsan avaient respectivement 5 et 3 ans
la dernière fois qu'ils ont eu un contact avec leur mère Dilnur Anwar, demandeuse d'asile ouïgoure arrivée
au Canada en janvier dernier.

La campagne de répression s'est accélérée quand Chen Quanguo, ancien responsable chinois pour le Tibet, a été muté au Xinjiang, en août 2016.

Depuis, 1 million d'Ouïgours ont été envoyés en détention dans ce que les autorités chinoises décrivent comme des « camps de rééducation ». Il s'agit en fait d'énormes goulags, dont certains sont destinés spécifiquement aux enfants.

« Si leurs deux parents sont détenus pour des raisons politiques, les enfants peuvent être envoyés dans des camps de rééducation spéciaux, où ils sont isolés du reste de la population », constate un reportage publié dans le Financial Times.

Aujourd'hui, tout contact avec des Ouïgours réfugiés à l'étranger est interdit. « Parce que les autorités du Xinjiang punissent les gens pour avoir contacté leurs familles à l'étranger, plusieurs réfugiés disent avoir perdu contact avec leurs proches, y compris de jeunes enfants », écrit Human Rights Watch dans un rapport publié en septembre 2018.

« Les violations des droits humains atteignent une échelle et une intensité que l'on n'a pas vues en Chine depuis la révolution culturelle des années 1966 à 1976 », écrit HRW, ajoutant que Pékin cherche en réalité à « siniser » les Ouïgours et à affaiblir leur identité. Bref, qu'il s'agit d'une campagne d'assimilation à la puissance 10.

« Nous avons documenté qu'il existe au Xinjiang une politique d'institutionnalisation des orphelins, et certains des enfants dont les deux parents sont détenus sont considérés comme des orphelins », explique Maya Wang, responsable de la question des Ouïgours pour Human Rights Watch.

Selon HRW, le gouvernement chinois a lancé une campagne visant à mettre en orphelinat 100 % des orphelins au Xinjiang. La définition chinoise de ce qu'est un orphelin est très large, et comprend les enfants de parents « introuvables ou éprouvant des difficultés qui les rendent incapables de s'occuper de leurs enfants ». Ce qui peut comprendre les parents incarcérés ou ceux partis à l'étranger...

Les autorités chinoises ont depuis retiré leurs passeports aux Ouïgours, ce qui rend les réunifications familiales quasi impossibles.

Partir sous pression

Dilnur Anwar, qui a quitté son pays pour la Turquie en 2016, fait partie de ces Ouïgours qui ne peuvent plus communiquer avec leurs enfants.

Elle s'était décidée à quitter son pays car elle était de plus en plus sous pression des autorités chinoises. Sa maison était souvent soumise à des fouilles. Les enquêteurs cherchaient des livres « suspects », comme le Coran. Elle sentait que l'étau se resserrait.

Avant de quitter son pays, elle avait demandé des passeports au nom de chacun de ses enfants. Mais son fils Ihsan ne l'a pas reçu. Sa fille cadette Nezire l'avait obtenu, mais à l'époque, elle était souffrante.

Or, sa fille aînée était sur le point de commencer à fréquenter l'école.

« Si j'étais partie après la date du début des classes, je risquais d'être accusée de kidnapping d'enfant », explique Dilnur.

Sentant le compte à rebours, elle est donc partie avec sa plus vieille, laissant les deux autres enfants aux soins de ses parents. Elle était sûre de pouvoir rapidement les faire venir en Turquie.

Au début, elle pouvait communiquer avec eux par téléphone ou WeChat, le réseau social chinois. Puis, la répression s'est accentuée de plusieurs crans. Un jour, sa soeur lui a dit que son nom figurait sur une liste noire. Une autre fois, sa tante l'a suppliée de revenir à Kachgar, « pour sauver sa famille ».

« Je lui [sa tante] ai demandé si elle savait ce qui m'arriverait si je revenais, et elle m'a dit que je serais envoyée dans un camp », relate Dilnur Anwar.

À un moment, elle a appris que ses parents avaient été arrêtés, puis relâchés. Son mari, resté derrière, a été poussé à demander le divorce, comme le sont de nombreux conjoints de réfugiés, sous la pression des autorités.

Puis, les proches de Dilnur lui ont dit de ne plus les contacter. Quand elle a pris le risque d'enfreindre cette directive, il n'y a plus jamais eu de réponse. Et quand elle a demandé à un ami d'appeler sa soeur, quelqu'un a pris le combiné avant de raccrocher.

Ses deux enfants restés à Kachgar sont-ils toujours avec leurs grands-parents ? Sont-ils en liberté ? N'ont-ils pas été placés dans un orphelinat ? Ou, pire encore, n'ont-ils pas été donnés en adoption à une famille chinoise, au risque de perdre leur langue et leur culture ?

Dilnur Anwar n'a aucun moyen de le savoir. Et elle a peur. Nezire et Ihsan souffrent d'allergies alimentaires. « Ils ont une santé fragile, j'ai peur qu'ils ne survivent pas dans un orphelinat. »

La jeune femme a vécu un peu plus de deux ans à Istanbul, parmi d'autres réfugiés ouïgours. Elle y a croisé de nombreux parents qui, comme elle, avaient perdu contact avec leurs jeunes enfants. « On pense que certains d'entre eux ont été adoptés par des familles chinoises, d'autres ont abouti dans des camps. »

Ces parents séparés de leurs enfants partagent la même angoisse : « Nous sommes tous en état de détresse. Et j'ai peur de perdre contact avec mes enfants pour toujours... »

PHOTO JASON LEE, ARCHIVES REUTERS

Chen Quanguo, anciennement responsable de la politique de « pacification » du Tibet, est aujourd'hui l'homme fort de Pékin au Xinjiang.

No man's land

Comme d'autres réfugiés ouïgours, Dilnur Anwar, qui s'est remariée en Turquie avec un compatriote, s'est retrouvée dans un no man's land juridique. Il lui est impossible de renouveler son passeport chinois. Mais elle n'a pas non plus accès à quelque statut que ce soit en Turquie. Son quatrième enfant, né en Turquie, n'a ni la citoyenneté turque ni la citoyenneté chinoise. À Istanbul, elle a reçu des coups de fil de représentants chinois la sommant de rentrer au Xinjiang. Elle voyait de moins en moins son avenir en Turquie. Seule membre de sa famille à détenir un passeport en bonne et due forme, elle s'est donc envolée d'Istanbul vers les États-Unis, avant de demander l'asile politique au Canada, il y a un peu plus d'un mois.

Les réfugiés ouïgours sortent du silence

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Dilnur Anwar, réfugiée ouïgoure.

Tout a commencé le 9 février dernier, quand des journaux turcs ont annoncé la mort du musicien ouïgour Abdurehim Heyit, détenu depuis près de deux ans au Xinjiang, dans l'ouest de la Chine.

La nouvelle a incité la Turquie, qui abrite une importante communauté de réfugiés ouïgours, à hausser le ton face à la Chine et à lui demander de fermer les « camps de rééducation » où sont enfermés au moins 1 million de Ouïgours - minorité musulmane et turcophone persécutée par Pékin.

La Chine a répliqué dès le lendemain en publiant une vidéo sur le site web de sa chaîne de radio internationale. On y voit Abdurehim Heyit affirmer qu'il est bel et bien en vie, et en bonne santé.

Si les autorités chinoises ont pu prouver que ce chanteur était vivant, ne peuvent-elles pas confirmer l'état de santé des dizaines de milliers d'Ouïgours dont les proches en exil ont perdu la trace ?

Pendant les jours qui ont suivi, les messages ont déferlé sur les réseaux sociaux : moi aussi, je veux avoir la preuve que mon père, ma mère, mes cousins ou mon oncle sont toujours vivants, ont écrit des Ouïgours réfugiés un peu partout sur la planète. Un médecin exilé en Finlande a coiffé cette campagne d'un mot-clic : #metoouyghur.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Ilterish Shemsidin, 11 ans, entouré de sa mère Kalbinur Shemsidin et de son grand-père maternel Shemsidin Ahmat. Ses grands-parents paternels, eux, n'ont plus donné signe de vie depuis plus d'un an.

Le mouvement a atteint Montréal un dimanche de la fin du mois de février, alors que 16 réfugiés ouïgours établis dans la métropole ont appelé les autorités chinoises à leur donner des nouvelles de leurs proches. Témoignant successivement devant une caméra, dans un restaurant ouïgour de LaSalle, ils brandissaient des photos de leurs neveux, grands-parents, frères et soeurs perdus, avec la même angoissante question : que sont-ils devenus ?

« Je m'appelle Yusup Hekim, voici la photo de ma mère, je n'ai aucune nouvelle d'elle depuis 2016, et ça, c'est mon frère, je n'ai eu aucun contact, aucun message de lui depuis 2017 », a dit l'un des participants à la rencontre en montrant du doigt ses proches sur des photos.

« Voici ma mère Gayiti, elle a 55 ans, et voici mon père Niyazi, il a 63 ans », a déclaré Mayiremu Aizezi, étudiante en techniques dentaires qui a débarqué à Montréal il y a trois ans. Elle n'a plus eu de nouvelles de ses parents depuis que sa mère lui a demandé de ne plus la contacter par WeChat, le réseau social chinois, en juin 2017. Depuis, sa mère a même retiré son nom de la liste de ses contacts WeChat.

« Où est ma soeur, où sont mes frères, où sont les 50 membres de ma famille dont j'ai perdu la trace ? », a demandé une autre femme, Anargul Turauyghur, d'une voix étranglée.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Depuis un mois, la campagne #metoouyghur
se répand sur la planète.

Un jour, la femme de 39 ans qui vit dans la région de Montréal depuis 19 ans a composé le numéro de sa soeur. Pour tomber sur un message lui annonçant que cette ligne téléphonique n'existait plus. Dans les jours qui ont suivi son témoignage vidéo, Anargul Turauyghur a reçu des nouvelles miraculeuses : une connaissance a réussi à faire confirmer que sa soeur et sa famille allaient bien. Et que ces deux frères venaient d'être libérés. Anargul est soulagée, bien sûr. Mais son coeur se serre quand elle pense à tous ses amis qui n'ont toujours aucune nouvelle de leurs proches.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Mayiremu Aizezi brandit les photos des membres de sa famille avec lesquels elle a perdu contact, incluant son neveu de 2 ans, Zubaier.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Anargul Turauyghur a perdu contact avec une cinquantaine de membres de sa famille.

Ilterish Shemsidin, un garçon de 11 ans né au Québec, a quant à lui perdu contact avec ses grands-parents paternels et deux oncles. Il avait l'habitude de leur parler régulièrement par vidéo. « Ma grand-mère m'envoyait des jouets, des décorations, ou des trucs culturels ouïgours, comme des "doppas", les chapeaux traditionnels », raconte le garçon, qui s'exprime couramment en français.

Depuis mars 2017, c'est le silence. Au début, Ilterish ne comprenait pas pourquoi ses grands-parents ne lui téléphonaient plus. Puis, ses parents lui ont expliqué la situation politique au Xinjiang, la répression, les dangers qui menacent les Ouïgours qui restent en contact avec la diaspora.

« Je ressens de la colère, de la tristesse, je veux avoir des nouvelles de mes grands-parents, je voudrais les rencontrer au moins une fois. »

« Quels crimes ont donc commis mes parents ? », demande sa mère Kalbinur Shemsidin.

« Ce n'est pas seulement moi, ce sont tous les Ouïgours dans le monde qui veulent savoir où sont leurs proches », poursuit-elle. Avant de lancer cet appel à la Chine : « Prouvez-nous qu'ils sont vivants ! »

Sortir de l'anonymat

Quand la campagne de répression contre les 10 millions de Ouïgours vivant dans l'ouest de la Chine s'est accélérée, il y a trois ans, leurs proches réfugiés à l'étranger ont eu peur de s'afficher publiquement, de crainte de nuire à ceux qui vivaient sous la férule chinoise.

Les autorités chinoises sont allées jusqu'à lancer la campagne « Devenir une famille », qui plaçait les familles ouïgoures sous la surveillance de fonctionnaires chinois vivant à leurs côtés plusieurs jours par mois. La surveillance est constante. Et le moindre signe de pratique religieuse, comme la possession d'un coran, peut valoir à son propriétaire un séjour dans un « camp de rééducation ».

Mais depuis un mois, les réfugiés ouïgours n'ont plus peur de témoigner à visage découvert.

« Nous avons dépassé une limite, nous n'avons plus peur, les gens se font arrêter, peu importe si on parle ou non », explique Kalbinur Shemsidin.

« Ça fait deux ans que nous nous taisons, mais assez, c'est assez, je ne peux plus garder le silence », dit Anargul Turauyghur.

« Tous ces gens qui sont détenus n'ont commis aucun crime, et si on ne dit rien, c'est comme si on les laissait disparaître, simplement parce qu'ils sont ce qu'ils sont. »

Qui sont les Ouïgours ?

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

« Où est mon oncle Abliz, où est mon grand-père Abdukadir ? », demande Mayiremu Aizezi sur l'affiche brandie lors du témoignage dans le cadre de la campagne #metoouyghur.

Les Ouïgours forment une minorité musulmane turcophone habitant la province du Xinjiang, dans l'ouest de la Chine.

Le Xinjiang compte 10 millions de Ouïgours, soit 45 % de l'ensemble de sa population. La diaspora ouïgoure est établie principalement au Kazakhstan et en Turquie. Le Canada compte environ 3000 Ouïgours, dont 500 se sont établis dans la région de Montréal.

PHOTO ADAM DEAN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Avec ses 10 millions de membres, la communauté ouïgoure constitue près de la moitié de la population du Xinjiang. Ci-dessus, scène de rue croquée à Kachgar, ville à majorité ouïgoure de la province musulmane autonome, en décembre 2015.

LE CALENDRIER DE LA RÉPRESSION

La Chine mène depuis plusieurs décennies une politique visant à minoriser les Ouïgours, en favorisant l'établissement de personnes appartenant au groupe ethnique des Han, majoritaire en Chine, vers le Xinjiang.

Dès les années 90, Pékin a entrepris de resserrer son contrôle de la minorité ouïgoure. Il a accentué cette politique dans la foulée des attentats de 2001 et l'a menée dorénavant au nom de la lutte antiterroriste.

La répression s'est accélérée après que des émeutes interethniques eurent éclaté à Urumqui, capitale du Xinjiang.

Depuis août 2016, la responsabilité du Xinjiang a été confée à Chen Quanguo, anciennement responsable de la politique de « pacification » du Tibet.

La politique d'internement massive de citoyens musulmans du Xinjiang a été implantée au printemps 2017.

À cette même époque, le gouvernement chinois a retiré leurs passeports aux Ouïgours.

PHOTO GILLES SABRIE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

LES CAMPS D'INTERNEMENT

En 2018, l'ONU estime que les camps d'internement chinois comptent 1 million de prisonniers. Soit 10 % de la population musulmane du Xinjiang.

En octobre 2018, la Chine a fini par reconnaître l'existence de ces camps, mais les a présentés comme « des centres de formation professionnelle destinés à éduquer et à transformer » des personnes soumises à des influences « extrémistes ».

PHOTO THOMAS PETER, ARCHIVES REUTERS