Avec des jeunes aux moeurs et aux valeurs complètement différentes de celles de la génération précédente, la Chine vit en quelque sorte ses années 60. Des couples divorcent, des homosexuels veulent sortir du placard et les jeunes prennent des décisions sans l'approbation de leurs parents. Ils vivent avec les restrictions du régime communiste, mais ils ne s'en plaignent pas trop, car ils sont heureux de participer à l'effervescence de leur pays. Mais auront-ils le blues après cette lune de miel?

Mis à jour le 21 févr. 2010
Émilie Côté LA PRESSE

Miao Wong arrive dans le café avec son MacBook. Elle porte un legging noir, un chemisier fleuri et des talons hauts. Avec ses cheveux noirs lisses qui glissent jusqu'au bas de son dos, elle a beaucoup de style.

 

La jeune femme de 25 ans est responsable des communications pour la seule étiquette de musique électronique en Chine, Acupuncture Records. Quand, par courriel, nous lui avons demandé une entrevue à Pékin, elle était paradoxalement... à Montréal.

«J'ai rencontré des gens du festival MUTEK et des organisateurs des soirées I Love Neon, nous a-t-elle raconté à peine deux jours après son retour en Chine. Tu connais La Buvette chez Simone? C'est maintenant un de mes restaurants préférés!»

Miao aime autant le restaurant de l'avenue du Parc, à Montréal, que nous aimons celui où elle nous a donné rendez-vous, le Luce Cafe. Terrasse, grandes tables de bois et café au lait délicieux, nous sommes à Pékin, mais nous pourrions tout aussi bien être dans un café du Mile End.

Miao est allée à l'université. Son anglais est parfait. Mais la jeune femme est née dans un milieu qui est aux antipodes de son mode de vie branché et urbain. «Je viens du nord-est de la Chine, raconte-t-elle. Mes parents se sont séparés quand j'étais très jeune et j'ai grandi avec ma mère.»

À l'époque, les enfants élevés dans une famille monoparentale était rares. «Avant, le divorce était considéré comme un déshonneur, explique-t-elle. Mon père était un artiste, ma mère n'aimait pas ça... Mais je ne pense pas que le divorce de mes parents a eu un impact sur moi, sauf peut-être pour mon indépendance.»

Comme beaucoup de Chinois de sa génération, Miao s'est heurtée aux idées plus conservatrices de la génération de sa mère qui, elle, a grandi dans la Chine grise avec son uniforme Mao. «J'ai toujours été intéressée par les arts, et ma mère était contre ça. Elle me disait que je n'aurais pas de job.»

En 2000, Miao a décidé d'en faire à sa tête et de déménager à Pékin pour aller à l'université. En Chine, ce n'est pas facile de faire le saut dans la grande ville. Il faut obtenir des permis de résidence (un hukou), qui facilitent notamment l'accès à l'éducation et aux services de santé. Il y a des contrôles de population pour limiter l'exode rural.

Pour Miao, découvrir la capitale moderne et agitée de la Chine a été un éveil. «Pour moi, Pékin a été une liberté. J'ai été exposée à l'underground... J'ai connu des écrivains, des musiciens, des designers et des graffiteurs.»

L'an dernier, au mois de mars, Miao a quitté un emploi en marketing pour se consacrer entièrement à Acupuncture Records. La musique des cinq DJ que la maison représente est vendue sur iTunes et Beatport. «Nous apprenons sur le tas. Nous sommes les premiers à créer un modèle d'affaires pour les DJ chinois. Ce qui est intéressant pour nous, c'est que nous partons de zéro. Nous bâtissons quelque chose.»

Miao nous montre des photos du premier festival de musique électronique qu'Acupuncture Records a organisé à Pékin. «J'ai donné et je donne beaucoup à Acupuncture. C'est la première fois que je suis aussi passionnée par quelque chose, explique la jeune attachée de presse. J'aime les arts, mais je ne suis pas une artiste. Acupuncture me permet d'être aussi près des arts que je peux.

- Et le communisme, Miao?»

La jeune femme prend une grande respiration avant de répondre. «Dans chaque pays, le gouvernement a des préoccupations. Cela peut être la sécurité», dit-elle d'abord avec ironie, en parlant des États-Unis.

«À l'étranger, les gens pensent que nous n'avons pas de liberté parce que des sites internet sont fermés et qu'il y a des restrictions. Mais à certains égards, nous avons plus de liberté. Les bars ferment tard et on peut y fumer», ajoute-t-elle encore à la blague.

«C'est certain que les artistes ne peuvent pas écrire carrément que le gouvernement est mauvais. Mais dans 798 Space (le célèbre district artistique de Pékin - voir autre texte), il y des oeuvres controversées. On sait où est la limite et on est libre là-dedans. Ce n'est pas si terrible.»

Pour rien au monde Miao ne changerait de vie ou de pays. «Il y a tellement de changement, de choses qui se passent en ce moment, en Chine! Ici, il n'y pas eu d'années 60, 70 et 80. Le rattrapage se fait à une vitesse que la planète n'a jamais vue. Je me sens privilégiée de faire partie de la Chine à ce moment-ci de son histoire.»

À Pékin ou à Shanghai, les jeunes Chinois peuvent aller magasiner chez H&M et y entendre la musique de The Gossip ou de La Roux. Il y a même des magasins American Apparel. «Ça m'inquiète un peu parce que ça finit par être partout pareil», dit Miao Wong.

Mais si, selon elle, la jeune génération est très ouverte à la nouveauté, elle est très attachée à ses racines. «J'aime les magasins branchés qui ouvrent dans les vieux hutongs. Est-ce moderne? Non. C'est contemporain», tranche la jeune femme.

La liberté de consommer

Alors que la nouvelle génération de Chinois s'épanouit, les générations précédentes critiquent ses moeurs. Le China Daily a publié récemment un éditorial sur «la dérive» des jeunes couples. «Bien que ce soit différent d'une région à l'autre, peut-on y lire, il y a un consensus sur le fait qu'ils prennent le mariage moins au sérieux. Derrière cela se cache le fait que la jeune génération est centrée sur elle-même et manque d'aptitudes pour bien s'entendre avec les autres.»

Dans les villes, le taux de divorce est de 20%. Selon le China Daily, dont le contenu est approuvé par le gouvernement, «les gens se marient trop vite». «La tolérance et la considération sont des qualités essentielles pour bien s'entendre avec les autres et sont importantes pour la stabilité d'un mariage. La faiblesse de ces qualités chez les jeunes est un problème sérieux.»

Des observateurs s'inquiètent aussi du fait que les jeunes adultes ne sont pas aussi économes que leurs parents. La Chine vit un boom de cartes de crédit: il y a deux ans, les Chinois épargnaient en moyenne toujours environ 40% de leurs revenus, alors que les Américains dépensaient davantage que leur salaire.

Mais de 2005 à 2008, le nombre de cartes de crédit en circulation a bondi de 13 à 130 millions.

De l'homogénéité à la personnalité

Le gouvernement veut donc que les Chinois dépensent mais que leurs idées respectent l'idéal communiste? «Les gens ont la liberté de faire de l'argent», répond Nels Frye, bachelier en histoire de l'Université de Chicago et rédacteur en chef de LifeStyle Magazine, distribué dans les hôtels et les restaurants de Chine.

Nels Frye vit à Pékin depuis 2005. Le jeune homme de 28 ans tient un blogue sur la mode de rue (www.stylites.net). «Les jeunes sont complètement différents de leurs parents, qui ont grandi dans la révolution culturelle», explique-t-il.

Selon lui, la façon dont les jeunes Chinois s'habillent reflète leur changement de mentalité. Ils sont passés «de l'homogénéité à l'expression personnelle», dit-il.

Les jeunes Chinois sont loin de l'époque où il fallait porter un uniforme Mao... et ils en profitent, que ce soit avec de «vrais» vêtements de designer ou des contrefaçons. «Les jeunes Chinois ne sont pas conservateurs dans leur façon de s'habiller. Ils sont créatifs», souligne Nels Frye.

Avec l'arrivée massive des cartes de crédit qui vantent le «rêve américain», Nels Frye craint que les jeunes Chinois vivent un jour certaines désillusions. «Acheter donne du prestige et offre la possibilité d'être original et unique.»

Mais c'est plutôt la prochaine génération, qui, selon lui, vivra des déceptions. «C'est plus facile de ne pas être déprimé quand ta situation est meilleure que celle de tes parents», dit-il.

«La Chine vit tout en même temps: l'après-guerre, les années 60, l'arrivée de l'informatique et la montée de la classe moyenne. Il n'y a pas de nostalgie, note-t-il. En Amérique du Nord, nous sommes nostalgiques. Regarde la popularité d'une série comme Mad Men. Nous vénérons le bouillonnement des années 60.»

Longtemps, le taux de dépression en Chine était plus faible que dans les pays occidentaux, mais il est en train d'augmenter de façon importante. «Beaucoup de gens sortent de l'université et n'ont pas d'emploi dans leur domaine. C'est aussi difficile pour les garçons de trouver une femme, car les femmes veulent des hommes en moyens.»

«La Chine est devenue obsédée par l'argent», résume Nels Frye.

Mais comme Miao Wong, le jeune Américain de 28 ans est incapable de quitter la Chine.

«C'est ici que ça se passe», conclut-il.