La scène se passe à Pékin un jour de mai 1989. Mikhaïl Gorbatchev, qui dirige alors une Union soviétique au bord de l'éclatement, vient d'arriver en Chine pour des discussions cruciales sur le rapprochement entre les deux grandes puissances communistes.

Agnès Gruda LA PRESSE

Mais les dizaines de journalistes occidentaux qui le suivent dans cette rare mission découvrent que, en fait, l'Histoire est dans la rue.

 

Loïc Tassé étudie alors à l'Institut des langues de Pékin. Il y fréquente de jeunes Chinois assoiffés de changement au point de se lancer à corps perdu dans un mouvement de protestation contagieux qui culmine sur la place Tiananmen.

Ce jour de mai 1989, il y a un million de personnes dans la rue, et pas seulement des étudiants. C'est d'ailleurs un ouvrier de l'Usine électronique no 2 qui fait monter Loïc Tassé sur son vélo, alors que l'étudiant québécois tente de rejoindre la grande place de la capitale.

Le vélo traverse une ville euphorique. «Des gens chantaient L'Internationale, tous nous applaudissaient, même des enfants de maternelle», se souvient Loïc Tassé, qui enseigne aujourd'hui les sciences politiques à l'Université de Montréal.

À un moment, le jeune Québécois se hisse sur le camion d'une fabrique de boissons gazeuses où il fait une rencontre dont il se souvient encore aujourd'hui: celle d'un apparatchik communiste venu se joindre aux manifestants.

L'homme dénonce le régime corrompu, parle de liberté et de démocratie. Puis il lui montre un bout de papier déchiré en deux. «Vous voyez, c'est ma carte du parti», dit-il.

Ce qui frappe alors Loïc Tassé, c'est que l'homme a pris la peine de garder les deux morceaux de cette carte, qui prouve son adhésion à l'élite dirigeante. «Des morceaux de papier, ça se recolle», pense-t-il, en se disant que ce protestataire se réserve une petite porte de sortie...

L'anecdote montre que tout n'était pas si clair dans ce mouvement, écrasé dans le sang le 4 juin 1989. Ces manifestants qui faisaient la grève de la faim avaient des appuis au gouvernement et même dans l'armée. Ce qui se jouait alors, ce n'était pas seulement un affrontement entre le peuple et ses dirigeants. C'étaient aussi les tensions internes qui, en cette époque qui annonçait la fin de la guerre froide, opposaient réformateurs et conservateurs dans les plus hautes instances du pays.

D'un côté, les faucons du premier ministre Li Peng. De l'autre, les réformistes du secrétaire général du Parti communiste, Zhao Ziyang. Et en retrait de la mêlée, le grand leader Deng Xiaoping.

Chicanes au sommet

Dans ses mémoires, qui viennent de paraître, quatre ans après sa mort*, Zhao Ziyang relate les tractations au sommet qui se sont déroulées pendant ces jours intenses du printemps 1989. Il note que, à un moment, le mouvement étudiant paraissait s'essouffler. Les «faucons» ont alors jeté de l'huile sur le feu.

«Li Peng cherchait une excuse pour écraser les manifestants», accuse-t-il dans ce livre, enregistré en secret dans la résidence surveillée où il a terminé sa vie. C'est de cette retraite qu'il a vu la Chine construire son modèle actuel. Libéralisation économique effrénée d'une part, répression politique de l'autre...

L'Histoire aurait-elle pu tourner autrement? Peut-être. Mais, rétrospectivement, rares sont les Chinois qui regrettent ce dénouement, pense Loïc Tassé.

Dans ce pays où «tout le monde s'enrichit et tout le monde a l'espoir de s'enrichir», la prospérité rend l'autoritarisme acceptable. Oui, les gens sont toujours exaspérés par la corruption qu'ils dénonçaient en 1989, mais pas assez pour mettre en péril les acquis économiques des 20 dernières années.

Il y a autre chose. Depuis 20 ans, les Chinois ont pu voir le sort qu'a connu Gorbatchev, leur visiteur de mai 1989. Son pays s'est disloqué. La Russie a raté son virage démocratique. Quant à l'espoir de s'enrichir, il est l'affaire d'une infime élite.

Tout compte fait, la majorité des Chinois se disent que le régime, aussi autoritaire soit-il, leur profite plutôt bien, merci. D'ailleurs, leur espace de liberté personnelle s'élargit à tout petits pas.

Qui se bat encore pour la démocratie en Chine? De rares dissidents, durement réprimés. Et... Zhao Ziyang, avec son livre posthume, qu'il termine en affirmant: «Le système parlementaire occidental est le meilleur système qui soit.» Mais lui, il peut dire ce qu'il veut. Il ne risque plus rien.

* Prisoner of the State. The secret journal of premier Zhao Ziyang, Simon