(Nouméa) À l’origine des émeutes en Nouvelle-Calédonie, le projet de loi constitutionnelle modifiant le corps électoral de l’archipel français du Pacifique sud a été « suspendu » par le président Emmanuel Macron mercredi dans la foulée de la dissolution de l’Assemblée nationale.  

« Le projet de loi constitutionnelle […] j’ai décidé de le suspendre parce qu’on ne peut pas laisser l’ambiguïté dans la période », a annoncé le chef de l’État lors d’une conférence de presse à Paris. Il a précisé vouloir « donner toute sa force au dialogue sur place et au retour à l’ordre ».

Le projet de réforme, qui a déclenché à partir du 13 mai des violences sans précédent depuis les années 1980 sur le « Caillou », vise à élargir le corps électoral –– gelé depuis 2007 - aux scrutins provinciaux, cruciaux sur le territoire.

Ces émeutes ont fait neuf morts, des centaines de blessés et d’importants dégâts, selon le dernier bilan officiel.

Aux termes du projet de réforme, environ 25 000  électeurs, natifs ou résidents depuis 10 ans, pourraient intégrer la liste électorale, au risque de marginaliser le peuple autochtone kanak, accusent les indépendantistes.

Après les votes du Sénat le 2 avril et de l’Assemblée le 14 mai, le projet devait encore être adopté par le Parlement réuni en Congrès à Versailles.

Mais dimanche, M. Macron a répondu à la victoire historique de l’extrême droite aux élections européennes en annonçant une dissolution surprise de l’Assemblée nationale, et la convocation d’élections législatives qui auront lieu les 30 juin et 7 juillet.

« Apaisement »

Le député macroniste sortant Philippe Dunoyer s’est réjoui auprès de l’AFP de la « bonne décision » de M. Macron.  

« Il est très, très urgent […] de retrouver un climat d’apaisement, que les barrages se lèvent, qu’on retrouve les fils d’un dialogue », a ajouté l’élu, candidat à sa réélection. « La priorité absolue, ce n’est pas de faire campagne […], c’est de rétablir la paix. »

Le camp indépendantiste n’a lui pas réagi immédiatement. Mais, ces derniers jours, il avait déjà tiré un trait sur la réforme.

« Le président a perdu la main, c’est nous qui l’avons maintenant et nous disons qu’il faut aller vers des élections provinciales avec un corps gelé », a jugé Daniel Goa, président du principal parti indépendantiste, l’Union calédonienne (UC).

« Nous pouvons convenir ensemble que les élections européennes auront eu raison de la loi constitutionnelle », écrivait plus tôt mercredi le Parti de libération kanak (Palika). Ce mouvement indépendantiste modéré a également appelé à « lever les barrages et les blocages ».  

« Pas peur »

Le scénario d’un retour du texte devant les parlementaires après les législatives des 30 juin et 7 juillet paraît fort improbable.

« En théorie, il serait tout à fait envisageable de pouvoir poursuivre le processus de révision constitutionnelle ultérieurement, une fois que l’Assemblée nationale sera de nouveau constituée », a noté Léa Havard, maître de conférences en droit public à l’université de Nouvelle-Calédonie.

« On pourrait imaginer adopter cette révision constitutionnelle fin juillet ou en août, même si elle mentionne une entrée en vigueur début juillet », poursuit-elle. « D’un point de vue strictement juridique, ce n’est pas impossible. Mais d’un point de vue politique, ça n’a pas vraiment de sens. »

L’indépendantiste Daniel Goa ne semble en tout cas pas perturbé par l’éventualité que son prochain interlocuteur soit le Rassemblement national (RN), en cas de victoire de cette formation aux prochaines législatives, voire à la présidentielle.

PHOTO THEO ROUBY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Daniel Goa

« Que ce soit Macron ou Le Pen, ça ne changera pas grand-chose […] Le Pen ne nous fait pas peur, ce sont des nationalistes. Nous sommes aussi des nationalistes, mais dans notre pays. Ce n’est pas le cas de Macron », lance-t-il.

Le RN a récemment revu l’ensemble de sa doctrine calédonienne : alors que sa figure de proue, Marine Le Pen, considérait « définitif » le résultat du troisième référendum sur l’indépendance en 2021 – boycotté par les indépendantistes, qui ne reconnaissent pas la victoire du « non » –, elle a suggéré en mai une nouvelle consultation d’ici « quarante ans ».