(Rangoun) La junte birmane resserre encore son étau sur Aung San Suu Kyi : l’ex-dirigeante, renversée en 2021 et assignée depuis à résidence, a été transférée dans une prison de la capitale Naypyidaw.

Mis à jour le 23 juin
Agence France-Presse

« Conformément aux lois pénales […], elle est désormais placée à l’isolement en prison », a déclaré jeudi dans un communiqué le porte-parole de l’armée Zaw Min Tun.

Depuis son arrestation lors du coup d’État du 1er février 2021, Aung San Suu Kyi était tenue au secret à Naypyidaw, accompagnée de plusieurs employés de maison et de son chien.

La lauréate du prix Nobel de la paix 1991 n’était autorisée à sortir que pour assister aux audiences de son procès-fleuve au terme duquel elle risque des décennies de détention.

Elle est désormais totalement seule, sans son personnel ni son animal de compagnie.

Les responsables de l’ONU sont « très inquiets », a relevé Stéphane Dujarric, porte-parole du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres.

Son transfert en prison « va à l’encontre de tout ce que nous avons demandé, à savoir sa libération et celle de […] tous les autres prisonniers politiques », a-t-il ajouté.

« Elle garde le moral », d’après une source proche du dossier. « Elle a l’habitude d’affronter calmement tout type de situation ».

« Elle est en bonne santé pour autant que nous le sachions », a indiqué une autre source dans son entourage.

La sécurité autour de l’enceinte de la prison a été renforcée depuis son transfert.

Même si son image internationale a été écornée par son incapacité à défendre la minorité musulmane des Rohingya, victimes de discriminations et de graves exactions, Aung San Suu Kyi reste très populaire dans son pays.

« Elle a tout sacrifié pour l’amour de la Birmanie et de son peuple mais (les militaires) sont ingrats et cruels », « Libérez Suu Kyi pour qu’elle puisse faire encore de bonnes choses pour notre pays », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux.

« Intimider »

Son procès, qui s’est ouvert il y a un an, va se poursuivre dans le centre pénitentiaire où elle est incarcérée.

Elle est inculpée d’une multitude d’infractions (violation d’une loi sur les secrets d’État, fraude électorale, sédition, corruption…) et a déjà été condamnée à onze ans de détention.

Les audiences se tiennent à huis clos et ses avocats ont interdiction de parler à la presse ou à des organisations internationales.

De nombreux observateurs dénoncent un procès politique pour exclure définitivement du pouvoir la fille du héros de l’indépendance, grande gagnante des élections de 2015 et de 2020.

« La junte se dirige vers une phase beaucoup plus punitive à l’égard d’Aung San Suu Kyi », a commenté Phil Robertson, directeur adjoint pour l’Asie de l’ONG Human Rights Watch. « Ils tentent manifestement de l’intimider, elle et ses partisans ».

Des proches de la prix Nobel ont déposé fin mai une plainte contre les généraux auprès d’un groupe de travail de l’ONU, évoquant son « kidnapping judiciaire ».  

Le coup d’État a plongé le pays dans le chaos. Des milices locales, secondées par des factions rebelles ethniques, ont pris les armes contre les militaires.

La répression de la junte est féroce. Plus de 2000 civils ont été tués et plus de 11 000 sont détenus dans les geôles de l’armée, d’après une ONG locale. Beaucoup d’opposants sont jugés dans le plus grand secret.

Début juin, les généraux ont annoncé la prochaine exécution de quatre détenus, dont un ancien membre du parti d’Aung San Suu Kyi et un célèbre militant prodémocratie. Si elles sont réalisées, il s’agira des premières exécutions judiciaires dans le pays depuis 1990.

Tom Andrews, rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme en Birmanie, a appelé jeudi la communauté internationale à accroître la pression sur la junte. « Plus nous attendons, plus il y a d’inaction, plus les gens vont mourir, plus les gens vont souffrir ».

Sous les précédentes dictatures militaires, Aung San Suu Kyi a passé quinze ans en résidence surveillée dans sa propriété familiale de Rangoun.

Elle a totalement disparu des radars depuis son arrestation, n’apparaissant que sur de rares clichés pris par les médias d’État au tribunal.

L’ex-dirigeante a eu 77 ans dimanche. Elle a apporté lundi un gâteau d’anniversaire qu’elle a mangé avec ses avocats avant l’audience du tribunal.