Alors que la chaleur de l’après-midi fait place à une agréable brise du soir, un changement palpable commence à se produire dans la composition de la foule qui passe de l’Inde au Népal.

Publié le 23 mai
Mujib Mashal et Bhadra Sharma The New York Times

Au début, il y a des Népalais, dont un grand nombre de femmes, qui rentrent chez eux après avoir fait des achats rapides de marchandises et de produits d’épicerie moins chers du côté indien. Deux femmes vêtues de saris colorés se partagent la charge d’un lourd sac, en saisissant chacune une poignée. Un homme porte un ventilateur à l’arrière d’un cyclo-pousse, dont les pales tournent dans le vent ; un autre pédale sur son vélo avec un melon d’eau attaché à son dos.

PHOTO SAUMYA KHANDELWAL, THE NEW YORK TIMES

Des femmes ramènent au Népal des produits d’épicerie achetés en Inde, à une frontière entre les deux nations.

Mais alors que la nuit commence à tomber, une grande partie de la foule qui traverse la frontière est constituée d’hommes qui viennent pour la plupart les mains vides. Des hommes ayant un emploi dans la fonction publique, la chemise rentrée et les chaussures cirées le matin, qui sont déposés à la frontière dans leur véhicule. Et des hommes qui pédalent sur leur bicyclette, les jambes lourdes et les pensées lourdes, les outils de leur métier quotidien pendus dans un sac à la poignée.

Ce sont des Indiens qui entrent au Népal pour prendre un verre ou deux – ou autant qu’ils peuvent en prendre avant que la police ne siffle et que les bars du bord de la route ne ferment, vers 21 h.

La frontière entre l’Inde et le Népal, à l’exception des moments de tension politique, a été un exemple de la manière dont une politique ouverte aide les populations frontalières à bénéficier de choix économiques plus étendus. Prenons l’exemple de la moto, un moyen de transport très apprécié ici : les pièces de rechange sont moins chères en Inde ; le carburant est moins cher au Népal.

Une petite industrie

Cette ouverture a été particulièrement bien accueillie par les buveurs locaux depuis que l’État indien du Bihar, qui compte plus de 100 millions d’habitants – et partage avec le Népal une frontière de plus de 600 km de long –, a interdit l’alcool en 2016. Une petite industrie de bars et de restaurants a vu le jour juste de l’autre côté de la frontière, du côté népalais, accueillant des Indiens de toutes les classes cherchant à étancher leur soif.

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Des bouteilles de spiritueux et de bière dans un bar à Mahottari

L’interdiction au Bihar, défendue par les femmes locales, visait à lutter contre les problèmes endémiques d’alcoolisme, de violence domestique et de gaspillage des gains. Les sanctions pour avoir été pris en possession d’alcool sont sévères. Un délinquant qui en est à sa première infraction doit payer des centaines de dollars d’amende ou passer un mois en prison ; les récidivistes sont condamnés à un an.

Le gouvernement du ministre en chef de l’État, Nitish Kumar, a déclaré que l’interdiction avait contribué à réduire la violence et la criminalité, même si la proximité de la frontière et la facilité de la traverser ont atténué l’effet de la loi.

L’interdiction a également donné lieu à des contestations. Le système judiciaire est engorgé par les affaires d’alcool. L’État perd des centaines de millions de dollars chaque année en taxes sur l’alcool. Et l’alcool est toujours là – introduit en contrebande et vendu au double ou au triple du prix.

Contrebande

Un fermier indien, à cheval sur un banc dans l’un des bars de bord de route au Népal, avec deux bouteilles d’alcool de grain bon marché devant lui, a déclaré que le ministre en chef gagnait les élections parce que les femmes votaient pour lui en reconnaissance de l’interdiction de l’alcool.

Mais l’agriculteur Gupta, qui n’a donné que son nom de famille parce qu’il avait l’intention d’enfreindre la loi en ramenant de l’alcool avec lui de l’autre côté de la frontière, a déclaré que cette politique avait simplement fait grimper le prix de l’alcool, car il était toujours offert, mais deux ou trois fois plus cher.

Alors qu’il se trouvait encore du côté népalais de la frontière, il a acheté une troisième bouteille à emporter, l’a enveloppée dans son châle et l’a attachée à l’arrière de son vélo. Alors qu’il repart en titubant vers le Bihar, il assure à tous ceux qui peuvent l’entendre qu’il n’est pas ivre.

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Un client accompagne son repas d’un verre, à Maruwai

La zone frontalière ouverte est vaste, tout comme l’est la diversité de la scène des soirées alcoolisées qui s’est développée de l’autre côté de la frontière, au Népal.

Les riches Indiens se rendent en voiture dans la ville de Janakpur ou dans les zones de collines prisées, où les bars sont climatisés, l’alcool est importé et les soirées sont tapageuses.

Dans un bar d’hôtel de Janakpur, les hommes, de plus en plus éméchés autour de la table, mêlent les cris de « cul sec ! » aux noms désobligeants qu’ils adressent aux serveurs pour commander la prochaine tournée. Dans un autre hôtel, le malaise d’être repéré en train de boire dans le Bihar semblait encore saisir deux hommes qui étaient venus en voiture pour déjeuner : ils versent leurs bières dans des chopes rangées discrètement sous la table.

Une ouverture positive

Umesh Yadav, professeur d’université népalais de la ville frontalière de Jaleshwar, a déclaré que l’opportunité économique d’une frontière ouverte est bien plus importante que les petits problèmes liés à l’augmentation du nombre de clients ivres.

« Quand ils boivent, évidemment, il y a parfois des problèmes, a-t-il dit. Mais la police est toujours là. »

Le poste-frontière de Mahottari est une sorte d’égalisateur. Des foules de toutes sortes se mêlent à la douzaine de simples cabanes qui servent de bars.

« Avant, nous vendions de l’éducation, maintenant, nous vendons de l’alcool », dit en souriant Kundan Mehta, qui avait tenu un magasin de livres et de papeterie dans le Bihar avant de créer l’hôtel Navrang du côté népalais, il y a environ cinq ans. « Je leur dis : assez étudié, fiston, va boire un verre maintenant. »

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Un homme boit de l’alcool fabriqué au Népal dans un verger de mangues le long de la frontière avec l’Inde, près de Maruwai, au Népal.

Ankit, 22 ans, qui travaille pour une banque locale à une heure de la frontière, avait enduré une longue semaine de travail pour terminer le recouvrement de centaines de prêts. Il avait pris un bus pour se rendre à la frontière directement après le travail, pour manger du poisson frit, une spécialité locale. Ankit, qui a demandé à ce que son nom de famille ne soit pas utilisé parce qu’il allait faire entrer illégalement de l’alcool en Inde, a mélangé de la bière avec une bouteille de liqueur locale.

« Cela m’aide à évacuer une partie du stress », dit-il.

En réglant sa note, Ankit a acheté deux petites bouteilles à emporter. Une femme népalaise portant un sari orange attendait au comptoir, prête à gagner une petite somme pour sa prochaine mission de contrebande.

« Allons-y, dit Ankit. Je suis en retard, je vais rater le bus. »

« Roji-roti », répondit la femme népalaise en souriant. En argot local, ce terme signifie littéralement « pain quotidien » et porte la connotation du moyen de subsistance d’une personne.

Elle a glissé les bouteilles dans la ceinture de son sari et a ouvert la voie.

Birkha Shahi, commandant du poste-frontière népalais voisin, se montre compréhensif. Il explique que ses forces ne répriment pas vraiment la contrebande d’une ou deux bouteilles, mais se concentrent sur la contrebande à grande échelle.

« Nous nous fatiguons de les saisir, mais ils ne se fatiguent pas d’essayer, a-t-il dit. Roji-roti. »

En savoir plus

  • Pique-niques arrosés
    Dans la région de Maruwahi, la plupart des boissons alcoolisées sont consommées dans les vergers de manguiers qui bordent la frontière, à l’occasion de pique-niques où tout tourne autour du contenu de la bouteille – et non du panier à provisions.
    Source : The New York Times